Maxime vous répond

Chose promise, chose due, Maxime a répondu à une sélection de questions posées directement par les internautes. Celles-ci ont été anonymisées, puis regroupées par grands thèmes afin de faciliter la lecture.

Le jeu et les joueurs

Y a-t-il un adversaire que vous craignez plus que les autres ? Par rapport à vos résultats contre lui, à son style ou à son charisme par exemple…
Il y a des adversaires contre lesquels j’ai de moins bons résultats, mais pour autant, aucun que je craigne plus spécifiquement. Je me considère comme un égal des autres membres de l’élite mondiale, et c’est pourquoi je n’ai jamais d’appréhension particulière au moment d’aborder une partie contre l’un d’entre eux. Je veux juste donner le maximum pour m’imposer dans la hiérarchie.

Vous semblez fébrile et sur la défensive face au nouveau n°2 mondial, Mamedyarov. Est-ce une réalité ?
C’est sûr que mes résultats contre lui ne plaident pas en ma faveur ! Mais ce n’est pas non plus le seul joueur contre lequel j’ai un score négatif. Je ne crois pas que je sois particulièrement sur la défensive contre Mamedyarov, ni que mon état d’esprit soit défaillant. Il n’y a pas d’explication simple, mais il est vrai que nos styles de jeu sont assez similaires, et ce qui passe beaucoup mieux lorsque nous nous rencontrons en parties rapides, produit un effet inverse en parties lentes.

Shakhriyar Mamedyarov ; le n°2 mondial est un adversaire difficile pour Maxime (photo chess.com)
Shakhriyar Mamedyarov ; le n°2 mondial est un adversaire difficile pour Maxime (photo chess.com)

Quel est votre avis à propos du champion du monde Mikhaïl Tal ? N’est-ce pas le joueur qui aurait trouvé le mieux l’équilibre entre théorie, pragmatisme, créativité et spectacle ?
On parle là des années 60, et c’était vraiment une toute autre époque. Aujourd’hui, le niveau défensif des joueurs a considérablement progressé, et notamment depuis les années 2000 avec l’arrivée des ordinateurs. C’est un peu dur à dire, mais le style de jeu de Tal serait aujourd’hui obsolète. La plupart de ses sacrifices spéculatifs seraient réfutés sur l’échiquier sans trop de difficultés par les joueurs de top niveau actuels ! La priorité des sportifs reste le résultat, et malheureusement, ce n’est certainement pas en sacrifiant à tout-va que l’on risque de les améliorer !

Le récent match Alpha Zero-Stockfisch tend à prouver que le beau jeu avec sacrifices de matériel est plus rentable que le jeu « correct », qui tend vers la nulle ; puisque l’on va finir par épuiser la théorie des ouvertures à cause des ordinateurs, à quand des « gambits de milieu de jeu » dans le répertoire des joueurs modernes ?
Certes, le jeu d’Alpha Zero dans ce match était très beau, mais il ne s’agit pas du tout d’un jeu « incorrect », dans le sens où les sacrifices qu’il effectue sont objectivement justifiés. Soit c’est dans l’ouverture, où ils avaient déjà été trouvés par des joueurs humains, avant qu’Alpha Zero ne les redécouvre ; soit c’est dans le milieu de jeu – et je pense notamment à des sacrifices visant à enfermer une pièce adverse – et les joueurs humains seraient capables de les trouver aussi, mais n’en ont que rarement l’opportunité. Par exemple, il est clair que c’est plus difficile à inventer dans une finale de la Berlinoise que dans une structure de Française ou d’Ouest-Indienne, précisément là où Alpha Zero a planté ses sacrifices spectaculaires.
Par ailleurs, nous autres humains sommes également limités par notre capacité de calcul et par la précision de celui-ci, ce qui nous fait certainement rater des opportunités qui n’échappent pas à Alpha Zero.
Enfin, il existe un autre paramètre, qui est la capacité d’un joueur à prendre des risques et à entrer dans ce type de position, où le « beau jeu » est possible. Je suis moi-même capable de le faire à l’occasion, un joueur comme Topalov à son top était réputé pour avoir cette approche. Carlsen et Aronian en sont également capables, et d’autres joueurs du top mondial aussi. Mais évidemment, aucun d’entre nous n’approche la profondeur du calcul de la machine, et cela nous fait parfois défaut pour soit découvrir, soit valider et réussir à jouer ce type de sacrifices dans une position donnée.

Pensez-vous franchement que le Chess960 a un avenir, et pourrait-il même être amené à remplacer les échecs traditionnels un jour ?
Le plus probable à mon avis, c’est qu’on va s’orienter vers une accélération encore accrue des cadences pour le jeu d’échecs traditionnel. Pour le Chess960, s’il est vrai que l’on peut obtenir des positions différentes de celles auxquelles on est habitués, je ne suis pas certain que l’on trouverait beaucoup plus d’excitation dans des parties de Chess960 à cadence lente.

Le répertoire d’ouvertures

Peut-on être champion du monde en jouant presque toujours 1.e4 ?
Ca a été le cas par le passé, mais dans les échecs modernes, ça reste quand même un atout de pouvoir varier.

Votre répertoire blanc ne pourrait-il pas inclure l’Anglaise ou le Début Réti ?
A noter que je joue parfois le Début Réti ! Mais de toute façon, il faut bien comprendre que ce n’est pas parce que l’on joue quelques coups hors des sentiers battus que l’on va forcément sortir l’adversaire de sa prépa. A haut niveau, ajouter un nom d’ouverture n’apporte pas grand-chose en soi. Dévier de mon répertoire habituel juste pour dévier ne m’apportera rien ; il faut jouer une nouvelle ouverture si on peut y apporter des idées nouvelles, qui deviendront des armes efficaces en compétition.

Votre répertoire noir n’est-il pas trop restreint ?
Oui, mais c’était un choix délibéré qui a certes des inconvénients, mais aussi des avantages. Cela constitue toutefois un axe de travail possible pour l’avenir.

Quand serez-vous infidèle à la Najdorf ?
Quand cette variante sera réfutée ! Et scoop, la Najdorf et la Grünfeld vont rester mes armes principales ! Mais il m’est déjà arrivé de jouer d’autres variantes de la Sicilienne, ou d’ajouter d’autres ouvertures noires à mon répertoire, comme par exemple en 2013 où j’ai joué la Caro-Kann contre 1.e4.

Envisagez-vous d’ajouter la défense Française à votre répertoire ?
Tout est envisageable, car je ne sais pas encore exactement quelles sont les nouvelles ouvertures que je pourrais adopter. Et même si je le savais, je ne le dirais pas publiquement !

Pourquoi avoir choisi la Benoni dans la deuxième partie des rapides contre Aronian en Coupe du monde, alors que la nulle garantissait une place aux Candidats ?
Tout d’abord, il faut savoir que j’ai respecté la stratégie qui avait été préétablie en fonction des différents scénarios ; et que les fautes que j’ai commises dans cette partie se situent après la phase d’ouverture. D’autre part, si j’avais pris l’option d’une ouverture solide mais passive, comme la Slave ou le Gambit-Dame, je ne suis pas sûr que cela aurait été un choix pertinent contre un joueur comme Aronian.
Après, il faut bien aussi comprendre le contexte ; je suis en Géorgie, où je joue aux échecs non-stop depuis trois semaines, dans un format Coupe du monde hyper exigeant et éprouvant pour les nerfs. C’est un peu comme dans le 5e set d’un tournoi de Grand Chelem au tennis, on se fie avant tout à son instinct…

Ne faut-il pas développer un répertoire noir pour faire nulle en cas de besoin ?
Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir de soucis avec les noirs en ce moment. D’ailleurs, je suis invaincu avec cette couleur depuis un bon moment (Ndlr ; en effet, Maxime est sur une série en cours de 30 parties classiques noires sans défaite, depuis la ronde 4 du Norway Chess, le 10 juin 2017 contre Nakamura). C’est donc plutôt d’un « répertoire noir pour gagner à tout prix » dont j’aurais besoin !

10 juin 2017 ; la dernière défaite de Maxime avec les noirs… (image Norway chess)
10 juin 2017 ; la dernière défaite de Maxime avec les noirs… (image Norway chess)

Le mental

Vous avez souvent expliqué que c’est la régularité qui fait la différence. Sur ce point, en dehors du travail acharné sur la technique, n’y a-t-il pas surtout une approche mentale à mettre en place ?
C’est effectivement un des paramètres à prendre en compte pour cette année 2018, qui sera exempte d’objectif sportif majeur, et qui va me permettre de travailler sur tous les détails qui peuvent faire la différence.

On sent qu’en 2017 vous avez professionnalisé votre staff et votre approche médiatique ; mais avez-vous intégré la juste part de coaching mental pour les moments cruciaux, comme à la World Cup où tout se joue sur un coup dans l’Armageddon ?

Sur ce cas précis, je ne crois pas que ce soit une question de coaching mental. Une partie Armageddon en demi-finale de Coupe du Monde, c’est juste un moment où le cerveau répond comme il peut dans une situation extrême ; je crois plus en l’amélioration de la forme physique pour faire face à ce type de situations de stress.

Ne pouvez-vous pas vous inspirer du tennis pro pour pousser ce type d’encadrement à un niveau supérieur ?
Si on entend par « coach mental » un professionnel spécifique de l’aide à la performance sportive, je ne suis pas sûr que la majorité de l’élite tennistique y ait recours. Je peux me tromper, mais il me semble qu’il s’agit surtout de coaches sportifs qui les accompagnent sur les tournois, comme par exemple avec les filles du circuit WTA, qui font parfois appel à eux sur le court ; ils leur donnent évidemment des conseils techniques, mais sont souvent là aussi pour les remotiver et les booster quand ça ne va pas fort. Par analogie, à Tbilissi pendant la Coupe du Monde, Etienne était resté avec moi après son élimination, et avait pu jouer ce rôle-là.

Les échecs à l’école


Seriez-vous favorable à ce que les échecs fassent partie des programmes scolaires, de façon explicite ?

Je ne pense pas que le jeu d’échecs doive forcément devenir une matière obligatoire à l’école. Il y a à mon sens d’autres priorités, à commencer par les matières classiques (français, maths, histoire…). Je comprends qu’un éveil musical par exemple soit obligatoire, mais je ne suis pas sûr qu’il faille en faire autant avec le jeu d’échecs, dont la pratique doit rester liée à une démarche personnelle ; on aura beaucoup de mal à forcer à jouer aux échecs un enfant qui n’en a pas envie… En revanche, je pense que le jeu d’échecs a toute sa place à l’école dans le cadre d’une offre optionnelle, et c’est un peu le sens de ce qui se passe en France depuis plusieurs décennies.
Par ailleurs, j’ai bien vu que le récent rapport Villani préconisait notamment d’utiliser le jeu d’échecs comme outil d’apprentissage des maths, ce qui me paraît une approche pertinente, pour autant que ce soit correctement appliqué.

Ou, au contraire, considérez-vous que le jeu d’échecs doit avant tout se développer dans les clubs ?
Ces deux démarches sont complémentaires. Pour ceux qui commencent à s’intéresser vraiment aux échecs, le club reste incontournable, même si par rapport à mon enfance et à mon adolescence, Internet a changé pas mal de choses. L’enjeu pour les clubs est maintenant de pouvoir proposer une offre qui concurrence le jeu en ligne.

Questions diverses

Vous ne participez pas à Wijk aan Zee parce que vous n’êtes pas invité ou parce que vous jugez Gibraltar plus intéressant financièrement ou sportivement ?
Ou bien est-ce pour des raisons personnelles ?

J’ai bien été invité à Wijk aan zee cette année, mais j’ai préféré Gibraltar pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il est vrai que les conditions financières de Wijk aan zee ne correspondaient pas à ce que j’attendais ; surtout pour un tournoi aussi long et aussi difficile. De plus, j’aime particulièrement jouer à Gibraltar, pour l’ambiance qui y règne bien sûr, mais aussi parce que le challenge sportif d’un Open amène un peu d’air frais par rapport aux tournois d’élite que j’ai l’habitude de disputer tout au long de l’année.

Il a été annoncé en juillet 2015 que les échecs seraient sport de démonstration aux Jeux Olympiques d’Hiver de Pyeongchang, en février 2018. Avez-vous été contacté pour y participer ?
Je me souviens vaguement avoir lu en 2015 que le Président de la FIDE, Kirsan Ilyumzhinov, s’était mis d’accord avec le Comité Olympique coréen pour que les échecs soient sport de démonstration en 2018. Mais à ma connaissance, il ne s’est rien passé entretemps et, les Jeux d’Hiver ayant déjà débuté, à l’évidence il n’y a pas d’échecs au programme. Et aucune autre discipline ne justifierait ma présence en Corée du sud !

Fékir ou Aouar ? (Ndlr ; deux joueurs de l’Olympique Lyonnais, club de foot dont Maxime est un fervent supporter)
Dans l’état actuel des choses, Fékir. Mais je réclame Aouar dans l’équipe depuis fin 2016 !

Fekir et Aouar ; le duo de choc de l’Olympique Lyonnais (photo ledauphine.com)
Fekir et Aouar ; le duo de choc de l’Olympique Lyonnais (photo ledauphine.com)

Vous rencontrez des femmes brillantes toute l’année. Avez-vous déjà été séduit (même un peu) par le charme d’une joueuse du circuit ?
Ce serait mentir que de répondre par la négative, mais je ne donnerai pas les noms !

Avez-vous pardonné à votre père un tel patronyme ? 😁
Non seulement je lui ai pardonné, mais je revendique même ce patronyme !

Pouvez-vous nous dire pour qui vous avez voté aux Présidentielles de 2017 ?
Je peux seulement évoquer pour qui j’ai voté au second tour, mais ce ne sera sans doute un secret pour personne…

Est-ce que les échecs vous aident à comprendre le monde ? Si oui, comment ?
D’une certaine façon, les affrontements au quotidien sur l’échiquier présentent des similitudes avec les combats de la vie. Après, je ne considère pas non plus la vie comme un combat permanent contre divers adversaires ; ce n’est pas ma vision de la vie en général.
Indirectement, les échecs jouent également un rôle de ce point de vue-là au travers de mes déplacements. En effet, je suis amené à rencontrer des gens différents, des pays différents, des cultures différentes ; autant de découvertes qui renforcent mes connaissances et ma compréhension du monde. Je ne suis pas encore certain que cette dernière soit au max, mais j’ai quand même l’impression d’avoir appris pas mal de choses au fil des années et de mes voyages !

Blue Hotel



Nous avons raconté lors du précédent article les pérégrinations de Maxime entre Gibraltar et Hambourg – via Paris – pour aller disputer deux rondes de Bundesliga. Après avoir échappé de peu à la défaite contre le GMI suédois Nils Grandelius le dimanche matin (en Bundesliga, la ronde du dimanche est à 10h), Maxime n’est toujours pas rentré chez lui, comme l’ont fait ses petits camarades ! Il avait en effet prévu de reporter son vol pour Paris au lendemain matin, afin de pouvoir disputer avec son équipe des Marseille Migraines le « Super Sunday » de la ProChess League, qui débutait à 17h. C’est donc depuis sa chambre d’hôtel à Hambourg qu’il a clôt sa douzaine de jours d’échecs intensifs sur un impressionnant 7/8 ! Ce résultat inclut des gains contre Andreikin (2712), Melkumyan (2654) ou encore Gupta (2610), ainsi qu’une nulle contre le champion du monde Carlsen (2843). A noter que la 5e ronde de ProChess League a eu lieu trois jours plus tard, le 7 février au soir, et que les Marseille Migraines se sont une nouvelle fois imposés, avec cette fois un 3/4 de Maxime réalisé depuis… son appartement !

Les parties de Maxime en ProChessLeague :

Site officiel : https://www.prochessleague.com