L’Ile au trésor

Au cœur de la Mer d’Irlande, entre Liverpool côté anglais et Belfast, capitale de l’Irlande du Nord, on trouve la petite Ile de Man. Celle-ci est désormais bien connue des joueurs d’échecs pour son très fort Open international qui se déroule tous les ans dans le majestueux complexe Villa Marina à Douglas, la principale ville.

Avec 138.000 £ de dotation et un premier prix de 50.000 £ dans le tournoi principal, de très nombreux joueurs de l’élite répondent régulièrement présent. J’ai moi-même disputé pour la première fois ce tournoi en 2014. Je devais revenir pour l’édition 2017, mais malheureusement, je suis allé trop loin en Coupe du Monde l’année dernière pour pouvoir rallier l’Ile de Man à temps. 😉
Je suis arrivé sur place la veille de la première ronde, via Birmingham. J’ai immédiatement installé ma routine de tournoi, qui n’est pas forcément toujours la même. A Douglas, j’avais décidé de me coucher tôt et de me lever également tôt le matin. En général, j’allais courir sur la « Promenade » de la ville après le petit déjeuner.
Cette année, il manquait Magnus et Fabi. Je suis sûr qu’ils seraient venus s’ils n’avaient pas eu le fâcheux contre-temps d’un match de Championnat du Monde quelques jours après !
Malgré ces deux absences, l’Open restait particulièrement relevé, avec notamment la plupart des joueurs du top 12 mondial. Du coup, dans un tournoi de ce niveau, il n’y a pas vraiment de partie d’échauffement, et dès la première ronde, c’est un 2450 qu’il faut affronter. C’est donc d’emblée une partie qu’on ne peut absolument pas prendre à la légère…

Début du tournoi (Photo Chess.com/John Saunders).
Début du tournoi (Photo: www.saund.co.uk / John Saunders)

MVL-Lubbe (2447) 1-0
Equipé de mon brassard cardiaque (voir fin de l’article), j’ai fait une entrée en matière convaincante, avec quelques moments assez marrants, notamment lorsque j’ai pu profiter de l’enfermement de ses pièces à l’aile-Dame.

Mvl-Lubbe, Ronde 1. La Ta8 et le Cb8 sont reclus.
Mvl-Lubbe, Ronde 1. La Ta8 et le Cb8 sont reclus.

Sur 21…Ce7, j’ai eu l’opportunité de jouer 22.Cd4! Tg8 (22…exd4 23.Te6 Dc7 24.Tc1!) 23.Fe8!. S’il avait joué 22…Fc7 23.Ce6 Cxf5, la ligne qui m’inquiétait un peu était 24.Cxf8 e4 25.Rf1 Dh2 26.Ce6, et je m’étais arrété là, estimant quand même que je devais être gagnant. Ce qui est effectivement le cas.

Puranik (2547)- MVL 0-1
Une partie disputée le jour de mes 28 ans, avant une petite fête au restaurant avec une bonne vingtaine de personnes.
J’ai évidemment refusé la nulle par répétition classique dans la Najdorf (6.Fe3 Cg4 7.Fc1 Cf6), et j’ai pu obtenir une finale plus agréable à jouer pour moi, même si elle est objectivement égale. Il a fini par payer la position de son pion en a5 dans la finale de Tours.

Puranik-Mvl, Ronde 2. Le pion blanc a5 aimerait reculer d’un cran !
Puranik-Mvl, Ronde 2. Le pion blanc a5 aimerait reculer d’un cran !

MVL-Tari (2618) 1-0
J’ai repris dans cette partie une idée que Mamedyarov m’avait jouée en blitz il y a quelques semaines. Du coup, j’avais quasiment tout analysé. J’avais même vu l’idée 15.Fa3 et 16.Dd2 à la maison ! Du coup, j’ai juste eu à calculer la ligne qui se termine par 21.Tfe1 (menaçant 22.Txe6), qui gagne un pion de manière forcée, après quoi c’est juste rideau.

Mvl-Tari, Ronde 3. Après 21.Tfe1, le pion d5 va tomber.
Mvl-Tari, Ronde 3. Après 21.Tfe1, le pion d5 va tomber.

Ce genre de partie fait toujours plaisir, car ce n’est pas si souvent que ça arrive.

La fréquence cardiaque des huit joueurs testés pendant la ronde 3. (Photo Maria Emelianova).
La fréquence cardiaque des huit joueurs testés pendant la ronde 3. (Photo Maria Emelianova).

Xiong (2656)- MVL 1/2
Je ne me suis pas souvenu de tous les détails de l’ouverture, mais je pense que je m’en suis quand même bien sorti. Dans le milieu de jeu sans les Dames, j’ai joué un coup qui me semblait prometteur (15…Rd7), mais il s’avérera finalement que le Roi est mal placé sur cette case.

Xiong-Mvl, Ronde 4. 15…Rd7 avait pourtant l’air sympa !
Xiong-Mvl, Ronde 4. 15…Rd7 avait pourtant l’air sympa !

Du coup, j’ai beaucoup plus souffert que prévu à cause de ce positionnement malheureux. J’aurais sans soute dû préférer un plan de défense à base de …Cd7 suivi de …g6 et …f5. Cependant, il n’en a pas profité par la suite, faisant l’erreur d’échanger les pions a6 et a5, soulageant ainsi ma position.

MVL-Parligras (2623) 1/2
L’ouverture s’est très bien passée, et j’ai tout de suite obtenu une position clairement avantageuse. Mais bizarrement, je n’ai jamais réussi à trouver le coup de grâce. J’ai beaucoup réfléchi au moment critique, lorsque je peux prendre le pion e5 de plusieurs façons. Je pense quand même que j’ai choisi la bonne voie, même si miraculeusement pour lui, ça reste très compliqué à convertir ; en fait, je ne crois pas qu’il y ait de variante complètement gagnante. Sur le plan pratique, je n’ai peut-être pas pris les meilleures décisions, et il y avait sans doute d’autres options qui auraient été plus délicates à gérer pour lui.

Mvl-Parligras, Ronde 5. Une décision difficile.
Mvl-Parligras, Ronde 5. Une décision difficile.

Notamment ici, j’avais pensé que la suite 32.Cxh6+ Rg7 33.Cxf7 Dc1+ 34.Rg2 Rxf7 35.Da7+ Rg8 36.Dxb6 Cc6 37.Dxb5 donnerait de bonnes chances de gain avec trois pions pour la pièce. Malheureusement, ce n’est pas vraiment le cas, et il aurait même pu annuler plus facilement et sans frayeur.

Jumabayev (2605)- MVL 0-1
Dans la variante e3/Fe2 de l’Est-Indienne, j’avais une préparation spécifique qui s’est très bien passée, basée sur le sacrifice de pion 8…e4!?. Je savais que cette suite donnait pas mal de compensation pour les noirs, et surtout une position assez facile à jouer.

Poignée de mains avec le n°1 Kazak Rinat Jumabayev (Photo Chess.com/John Saunders).
Poignée de mains avec le n°1 Kazak Rinat Jumabayev (Photo: www.saund.co.uk / John Saunders).

Mais je n’ai pas réussi à calculer avec précision les différentes lignes de jeu et j’ai donc choisi de faire plutôt confiance à mon instinct, contrairement à ce que l’on pourrait croire au vu de mes temps de réflexion !

Jumabayev-Mvl, Ronde 6. Les noirs prennent-ils la nulle ?
Jumabayev-Mvl, Ronde 6. Les noirs prennent-ils la nulle ?

Au 22e coup, j’ai accepté de répéter la position une deuxième fois par 22…Da4 car je n’étais pas sûr de 22…Cxd5!?. Après 22…Da4 23.Cc3 j’avais encore la possibilité de décliner la nulle par le sacrifice de qualité 23…Txc3!?, mais là encore je n’étais pas suffisamment sûr de la variante. Il existe également un autre coup dans la position mais j’avoue que je n’y ai pas pensé du tout : c’est le coup de la machine assez incroyable 23…Da6!?, avec de grosses complications tactiques liées à la fourchette récurrente en f3. Mais finalement, j’ai choisi la moins bonne option de toutes, à savoir refuser la troisième répétition par 23…Dd7?!, et après 24.Fh6!, c’est à moi de démonter à nouveau que j’ai de la compensation pour le pion.

Jumabayev-Mvl.
Jumabayev-Mvl.

Du coup, j’ai donné un second pion pour arriver dans la position du diagramme. Sur 29.Dc3 Tc8 30.Dd2 Tce8 31.Dc3 Tc8, j’allais me résoudre à la nulle après 32.Dd2 lorsque mon adversaire décida à son tour de dévier par 32.Da3?. Clairement, il fallait revenir une troisième fois en d2 et accepter de partager le point. Mais Jumabayev n’a pas vu la réponse 32…Tc2!, après quoi c’est horriblement difficile à jouer pour lui en pratique. Il ne faisait pas bon décliner la nulle dans cette partie !

MVL-Naiditsch (2721) 1/2
Nous sommes rapidement arrivés dans une position critique de l’anti-Berlin.

Mvl-Naiditsch, Ronde 7. Les blancs ont l’embarras du choix.
Mvl-Naiditsch, Ronde 7. Les blancs ont l’embarras du choix.

Ici, j’avais pas mal de possibilités, à commencer par 16.c4 tout de suite, que j’ai finalement rejeté, à cause de 16…dxe4 17.d5 Te8!. Il y avait également 16.exd5 Dxd5 17.c4, qui était attrayant, mais 17…Dxc4 18.dxe5 Cd5 semblait ok pour les noirs. Finalement, je me suis attardé sur l’option 16.dxe5 Cxe4 17.c4!, qui m’a paru très séduisante. J’ai évidemment anticipé son sacrifice de pièce 17…Cxe5 18.cxd5 Cxf2, pour lequel il a dépensé 47 minutes, et qui était clairement la meilleure option pratique. La machine montre pourtant une nulle forcée pour les noirs, mais elle est complètement surréaliste, jugez plutôt : 17…Fc5 18.Fe3 Cxe5 19.cxd5 Cxf3+ 20.gxf3 Fxe3 21.Txe3 Cxf2!! 22.Rxf2 Dh4 23.dxe6 Dxh2+ et le Roi blanc n’échappe pas au perpétuel. Cette possibilité incroyable nous a bien sûr échappé, et dans mon ignorance, je me doutais bien que nous arriverions à la position suivante après 19.Rxf2 Cg4+ 20.Rf1 Txe1+.

Mvl-Naiditsch, Ronde 7. La reprise en e1, un vrai dilemme…
Mvl-Naiditsch, Ronde 7. La reprise en e1, un vrai dilemme…

J’avais imaginé que je trouverais forcément une ligne donnant l’avantage à partir de ce moment-là, en reprenant en e1 soit de la Dame, soit du Roi. Du coup, j’ai énormément réfléchi car je savais que le choix serait critique.

« Comment reprendre en e1 ? » en image… (Photo Chess.com/John Saunders).
« Comment reprendre en e1 ? » en image… (Photo: www.saund.co.uk / John Saunders).

Non seulement je ne trouvais pas de gain, mais je ne voyais même pas d’égalité claire ! Du coup, je me suis focalisé sur 21.Dxe1, et j’ai compris qu’après 21…Dxd5 22.De4, il pouvait forcer la nulle par 22…Dd1+ 23.De1 Dd5, et j’imaginais même qu’il pouvait éventuellement essayer de jouer pour le gain par 22…Db3!?. J’ai aussi vaguement envisagé 21.Dxe1 Dxd5 22.Dd2, mais je ne voyais pas bien comment j’allais sortir mes pièces. Au final, nous avons tous deux décidé que la répétition était la meilleure option… Un combat bref, mais intense !

MVL-Wang Hao (2722) 1/2
J’ai été un peu surpris par son choix de la Petroff, et j’ai donc opté pour une ligne qui n’est peut-être pas la meilleure, mais dont j’espérais qu’elle permette de presser sans risque. C’est ce qui s’est effectivement passé, sur la base de ma partie contre Caruana au Norway Chess cette année.

Mvl-Wang Hao, Ronde 8. La Petroff, c’est du solide !
Mvl-Wang Hao, Ronde 8. La Petroff, c’est du solide !

C’est d’ailleurs lui qui a dévié le premier avec 21…c5, là où Fabi avait préféré 21…Ff5. Le coup du Chinois est un peu plus risqué, mais grâce à une défense précise, il est quand même parvenu à maintenir l’équilibre. Ce n’est peut-être pas flagrant, mais ça tient vraiment à un fil, notamment quand il doit accepter d’échanger son pion c contre mon pion a dans la finale. Et, comble d’ironie, c’est une manœuvre de Cavalier vers f5 qui a permis à Wang Hao d’égaliser, tout comme ça avait été le cas pour Caruana, dans une structure identique à l’aile-Roi.

Grischuk (2769)- MVL 1-0
La partie décisive de la dernière ronde, comme presque toujours dans un Open. Je devais l’emporter avec les noirs pour espérer gagner le tournoi. Je n’avais absolument aucun doute sur les intentions agressives de Sacha, d’autant qu’il comptait un demi-point de moins que moi. J’ai donc joué normalement, à savoir une Najdorf, et la position est rapidement devenue ultra-complexe dans une ligne du pion empoisonné refusé.

Grischuk-Mvl, Ronde 9. Une vraie Najdorf, complexe à souhait.
Grischuk-Mvl, Ronde 9. Une vraie Najdorf, complexe à souhait.
Je pensais que son sacrifice de pion 15.f5 Ce5 16.h4 ne serait pas complètement justifié, mais je me suis rendu compte que la position restait d’une complexité extrême. Je pense que nous avons produit un milieu de jeu de haut niveau, jusqu’à la position suivante en finale.

Grischuk-Mvl.
Grischuk-Mvl.

C’est ici que j’ai commis ma première erreur, malheureusement assez grave. Avec 38…Te6? 39.Cf4 Txe4 40.Cxh5+ Rg6, je pensais forcer une nulle facile, grâce à l’activité de mes pièces et au pion f : jamais je n’aurais imaginé perdre cette finale ! Mais en réalité, ça reste très difficile à défendre, alors qu’après le simple 38…Rh6!, mon pion h aurait généré suffisamment de contre-jeu. Lorsque je me suis rendu compte de cette erreur, j’ai eu un vrai coup de mou, et je n’ai pas joué la suite de la partie dans les meilleures dispositions d’esprit.

Grischuk-Mvl.
Grischuk-Mvl.

Les blancs viennent de jouer 59.Rd4, et j’avais déjà calculé la finale de Tour contre pions de la partie, après 59…Ff5? 60.b7 Fxd3 61.cxd3 f2 62.Tf1 Rg3 63.Rc5 Rg2, mais j’avais oublié que les blancs jouaient simplement 64.Tb1 forçant l’abandon, et pas 64.Txf2+? Rxf2 65.d4 Re3, et le Roi noir revient à temps !
Pourtant, dans la position du diagramme, j’aurais dû prendre le temps de vérifier les variantes plutôt que de jouer trop rapidement le coup prévu 59…Ff5?. J’aurais alors compris que 59…Td8+! offrait d’excellentes chances de nulle, car le Roi blanc manque de cases où se cacher. Le demi-point n’est pas complètement garanti, mais c’est vraiment aux blancs de prouver qu’ils peuvent progresser.

Pas mal de têtes connues avec Maxime, dans le groupe à 6/9 ! (Photo Chess.com/Maria Emelianova).
Pas mal de têtes connues avec Maxime, dans le groupe à 6/9 ! (Photo Chess.com/Maria Emelianova).

La victoire finale revient au Polonais Wojtasek, qui devance Naiditsch au tie-break, mais partage avec lui le trésor !
Son succès en tant que tête de série n°10 n’est qu’une demi-surprise. Tout comme celui de la Russe Kashlinskaya, tête de série n°6, chez les femmes. Ce qui est nettement plus étonnant en revanche, c’est que ce duo de vainqueurs est tout simplement marié à la ville !

Pour conclure, je dirais que mon séjour sur la sympathique île britannique me laissera sans doute des souvenirs sportifs mitigés. Car malheureusement, comme souvent, c’est l’impression de la dernière ronde qui domine…
Pas le temps de gamberger cependant, puisqu’au moment où vous lirez ces lignes, je serai déjà arrivé en Chine, où le tournoi de Shenzhen commence dès dimanche 4 novembre !

Heart beatUn certain nombre de joueurs du tournoi de l’Ile de Man, y compris quelques têtes de série, ont accepté de participer à une expérience scientifique, et de porter un brassard à l’avant-bras pendant une partie. Il s’agissait de mesurer la fréquence cardiaque et la perte de calories des joueurs, afin de les comparer à celles d’autres sports « physiques ».

Maxime s’est lui aussi prêté à l’exercice, lors de plusieurs de ses parties.

Les parties de Maxime :

Site officiel : https://iominternationalchess.com/