Finale du Grand Chess Tour 2018

La finale du Grand Chess Tour (GCT) 2018 réunissait les quatre premiers du circuit sur l’année, à savoir Nakamura, Aronian, Caruana et moi-même.

Je suis arrivé à Londres 48 heures avant le début du tournoi prévu le 11 décembre. En effet, la veille avait lieu, dans les locaux de Google, le traditionnel Challenge Pro Biz dans lequel chaque joueur est associé à un businessman, chacun jouant un coup à tour de rôle. Comme d’habitude, j’ai fait équipe avec Gilles Betthaeuser. Pour la petite histoire, nous avons fait un résultat correct, une victoire, une nulle, une défaite, mais contre de bonnes paires dans l’ensemble…

Au programme de ce dernier rendez-vous de l’année, deux demi-finales (Nakamura-Caruana et Aronian-MVL, disputées sur trois jours, en 8 parties (2 classiques, 2 rapides et 4 blitz), accordant 6 points pour une victoire aux parties classiques, 4 points aux rapides et 2 points aux blitz.

MVL-ARONIAN 18-10
J’ai souffert dans les deux parties classiques. Avec les blancs j’ai choisi un plan erroné en sortant de l’ouverture, 13.Cb3 suivi de 14.d4; c’était juste une mauvaise idée. Ce qui m’a contraint à jouer des coups qui ne semblent pas très naturels, comme le 18.Ta2 de la position suivante :

MVL – Aronian, après 18.Ta2, un coup qui n’a pas plu à tout le monde…

Je sais que ce coup a fait hurler Garry Kasparov qui commentait la partie en direct ! Mais je crois que malheureusement, je n’avais déjà plus vraiment le choix… Je me suis finalement retrouvé dans une finale désagréable, et pendant la partie, dans la position suivante, j’ai été soulagé de voir 24…Tac8.

MVL – Aronian, après 24…Tac8

À la place je craignais : 24…Cg4 25.Cc4 Cxe3 26.fxe3 Tad8! suivi de 27…d5, et si 27.Txd6 Txd6 28.Cxd6 Td8 29.Cc4 Td1+ 30.Rf2 Tc1, et avec la Tour infiltrée et son homologue piteuse en a4, l’avantage noir est indéniable. Dans la partie j’ai pu sacrifier la qualité pour un pion, avec le sentiment que le pire était derrière moi :

MVL – Aronian, après 33.Cxg5

Cependant les noirs auraient pu continuer à presser par 33…Te1+! (au lieu de 33…Tb8) 34.Txe1 Fxe1 35.Rf1 Te8 36.f3 (36.Cf3? d3! 37.Cxe1 d2) 36…Fc3. Je n’ai pas vérifié, mais je pense que ça devrait tenir pour les blancs. Néanmoins c’était évidemment une meilleure tentative pour lui.

Du coup, j’ai même pu continuer à jouer une finale avec Fou et deux pions liés contre Tour, mais avec un minimum de précision, les noirs ont tenu sans problème.

Concentré… (Photo: GCT Leenart Ootes)

Dans la deuxième partie j’ai une nouvelle fois négocié l’ouverture de manière imprécise, dans une variante pourtant bien connue de l’Anglaise, dans laquelle Aronian avait préparé le très rare 9.d4!?.

Aronian – MVL, après 9.d4!?, la surprise du chef !

Après 9…cxd4 10.Fxe6 Fxe6 11.Cxd4, j’ai beaucoup réfléchi et j’ai pris une décision radicale : 11…Cc6. Évidemment je me doutais que 11…Fc4+, voire 11…Fd7 étaient meilleurs, mais en pratique je pensais que 11…Cc6 serait plus prudent et me permettrait de tenir l’égalité sans trop de problèmes. Malheureusement je ne suis pas arrivé à mettre mon Fou en c5 directement pour échanger les Fous de cases noires et j’ai dû le faire via la manœuvre …Fb4-a5-b6, qui est lente. Du coup, Levon a eu le temps de diriger son Cavalier vers c5.

Aronian – MVL, après 23…Rd6

Ici Levon s’est précipité avec le direct 24.Cc5?!, tandis que sur l’excellent 24.b4!, je ne voyais pas trop comment j’aurais pu réagir. Si 24…b6 – le plus naturel – alors 25.b5 Ca5 (25…Cd4? 26.f4! Cxb5 27.Cxe5 perd du matériel) 26.Cb4 et je ne bouge plus une oreille ! Du coup, après 24.Cc5?! Tb8 25.h4, je n’ai pas hésité une seconde à tenter la suite 25…Cb4 26.a3 b6!? 27.Cxe6 Ca2.

Aronian – MVL, après 27…Ca2

J’avais vu que 28.Tc2! lui donnait une meilleure version de la finale de Tours que dans la partie avec 28.Ta1. Après 28.Tc2! Rxe6 29.b3 Td8 30.Re2, je ne peux pas infiltrer ma Tour, par exemple 30…h5 31.Txa2 Tc8 32.Rd1! Tc3 33.Tb2 suivi de 34.Rd2. Du coup, ma seule chance aurait été de chercher du contre-jeu par 30…Rf6 31.Txa2 Tc8 31.Rd1 g5! et peut-être les noirs survivent-ils, mais c’est sur la corde raide !

Dans le miroir… (Photo: GCT Leenart Ootes). !

Dans la première partie rapide j’ai encore souffert, mais cette fois sans vraiment m’en rendre compte, jusqu’à ce que je réalise dans la position suivante ;

Aronian – MVL, après 14.c4, encore une ouverture délicate pour MVL.

… que le coup prévu 14…Fxf3 n’allait pas après 15.gxf3 Cd7 16.f4 e5 (sinon 17.e5) 17.fxe5 suivi de 18.f4, et les blancs sont mieux. Avec toutes les pièces lourdes sur l’échiquier j’ai dû tolérer un pion passé protégé en d6, dans une position extrêmement difficile à jouer. Et puis on arrive au gain de l’ordi, complètement surréaliste, jugez plutôt ;

Aronian – MVL, après 30…Dg7

31.Te2! Txe5 32.Dc4+ Rh8 33.h3!!, seul coup gagnant nous dit la machine… Évidemment Levon n’a pas joué cette suite, mais le normal 31.d7, auquel j’ai répliqué 31…Txe5, car je croyais qu’après 31…Dxe5, il y avait le très joli gain 32.Dc8 Df6 33.Rg1 De7(?) 34.Tdf2 Te1 (34…Dxd7 35.Tf8+) 35.Dxd8+! Dxd8 36.Tf8+ Dxf8 37.Txe1 Rf7 (37…Rg7 38.Te8) 38.Tf1+. Superbe, mais la machine ne montre aucune pitié avec la ligne salvatrice 33…Dg5! (à la place de 33…De7?) 34.Tdf2 Rg7! 35.Tf8 Te2, qui est quasiment impossible à trouver en rapide.
Après 31…Txe5 32.Dxa7 Df6 33.Rg1 Dc6, j’ai pu annuler sans difficulté ; il aurait peut-être dû essayer 33.Da6, même si je pensais tenir également avec le même coup 33…Dc6.

J’ai remporté la deuxième partie rapide dans le fameux «Mur de Berlin», ce milieu de jeu sans les Dames bourré de subtilités, dans lequel la frontière entre obtenir quelque chose et ne rien obtenir du tout, est très ténue.

MVL – Aronian, après 24.Ff4 ; Maxime, le seul joueur du Top à insister contre le Mur de Berlin.

C’est une très bonne version de cette variante pour les blancs, avec notamment le pion en g4. Levon a choisi de souffrir après 24…Fxe6 25.Txe6, mais sur 24…Tac8, j’avais prévu la sympathique combinaison 25.g5 Fh8 26.Cxc7 Txe2 27.Txe2 Txc7 28.Te7! Rc6 29.Fxc7 Rxc7 30.f4! et le Fh8 sera perdu après 31.Txh7.

Avec les quatre points d’avance de cette victoire j’ai pu aborder la série de quatre blitz avec sérénité, et je l’ai remportée 3 à 1.

Aronian, dégoûté, vient juste d’oublier une fourchette de Cavalier (Photo: GCT Leenart Ootes).

Cette qualification en finale du Grand Chess Tour 2018 me garantissait le ticket d’entrée pour l’édition 2019, ainsi que le plaisir d’une première place au classement mondial de blitz, devant Magnus Carlsen !

MVL-NAKAMURA 13-15

Après une journée de transition la compétition a été transférée à l’Olympia Theater. Le scénario de cette finale a été l’inverse de la demie pour moi, puisque j’ai clairement dominé les deux parties classiques.

Dans la première, j’ai été très surpris par son choix de variante contre la Grünfeld. Je savais que cette position, non seulement ne donnait rien aux blancs, mais en plus pouvait vite mal tourner pour eux en cas de jeu imprécis.

Nakamura – MVL, après 23…Tc2 ; les blancs sont sous pression.

Et c’est précisément ce qui s’est passé quand dans cette position, Naka a réalisé que le coup prévu 24.Td2? se heurtait à 24…Db4!. Il a donc préféré 24.a3, et je n’ai pas osé prendre le pion a par 24…Ta2 25.Cc3 Dxa3 26.Dc1! (mieux que 26.d6 Ta1!), car j’ai un peu craint son contre-jeu, avec le pion “d” passé et la possibilité de h4-h5. Toutefois, après 24…Fa6 25.Cg3 Dc5 26.Dxc5 Txc5, il aurait pu annuler facilement par 27.Cf1 (au lieu de 27.d6) 27…Fxf1 (27…Rf8 28.d6 Re8 29.Ce3 donne assez de jeu) 28.Rxf1 et je pense que la finale de Tours ne donne guère de chances. Après une séquence forcée, nous avons atteint la position suivante :

Nakamura – MVL, après 33.Txa5

Ici j’ai été critiqué pour avoir choisi 33…f6 au lieu de 33…Td1+ 34.Rf2 Td2+ 35.Rg1 Ta2 36.Txe5 a5. Mais pendant la partie j’ai eu le sentiment que les blancs auraient de bonnes chances de nulle après 37.f4! a4 38.f5. En revanche, réaliser cette manœuvre sans donner e5 était possible quelques coups plus tard, et je crois que c’était sans doute là que résidait ma meilleure chance.

Nakamura – MVL, après 37.Rg1

Ici j’ai joué 37…Td6?, avec l’idée toute bête de ramener le Roi à l’aile-Dame. Mais c’était une erreur de jugement car après 38.h4! Rf7 39.g4! suivi de 40.g5, j’ai compris que les noirs ne pouvaient plus gagner. A la place, j’aurais dû choisir 37…Ta2! 38.Tc5 h5! avec des chances de gain intactes (il est important de pouvoir monter le Roi sans perdre le pion “h”, par exemple si 38…a5 39.Tc6 Rf7 40.Tc7+).

Dans la deuxième partie j’ai encore réussi à prendre l’avantage dans la finale Berlinoise.

MVL – Nakamura, Partie 2 ; les noirs doivent être précis.

Hikaru a vraiment bien défendu, notamment ici avec 31…g6! 32.hxg6 Tg8. J’aurais peut-être pu poser plus de problèmes dans cette finale par la suite, mais je ne crois pas que cela aurait suffi pour changer le résultat final (nulle)

Vue depuis la scène de l’Olympia Theater, où se déroulait la finale (Photo: GCT Leenart Ootes).

Dans la première partie rapide, toujours dans la finale Berlinoise, j’ai mis la mauvaise Tour en d1.

MVL – Nakamura, Partie 3 ; pas la bonne Tour !

Je connaissais 14.Tad1, mais j’ai joué l’imprécis 14.Tfd1?!. Il y a tellement de nuances à retenir dans les ouvertures. Du coup, je n’ai strictement rien obtenu : nulle en 33 coups.
Dans le deuxième rapide j’avais déjà analysé cette ligne de jeu de l’Anglaise. Je savais que c’était O.K. pour les noirs, y compris après son sacrifice de pion :

Nakamura – MVL, Partie 4 ; paire de Fous contre pion.

Cependant, après 16.Fc4 Tf8, il a trouvé l’excellente séquence de coups 17.f4! De4 18.Tf2, sur quoi j’ai réagi instinctivement par 18…Cd7?!. Pourtant, c’est ici que j’aurais dû réfléchir, et pas au coup suivant, afin de trouver une alternative (18…b5!? tout de suite ?). Car après 19.Td1, j’ai compris que j’avais de gros problèmes. Mon intention première, 19…Cb6, m’a paru finalement douteuse puisque après 20.Td4 Df5 21.Fd3 Df6 22.f5!, ma position est à la limite de l’écroulement, par exemple 22…g5 23.Fb2. Ainsi j’ai opté pour 19…b5 20.Fe2 Da4, mais après 21.Dxa4 bxa4 22.Tc1 Fd5, il a trouvé l’impressionnant 23.Fa6! et sa paire de Fous donne la migraine.

Nakamura – MVL, après 23.Fa6!

Bien que la position soit très désagréable, je crois que je me suis bien défendu. Voyant qu’il ne trouvait rien de décisif, et avec le temps qui s’écoulait, Hikaru a commencé à faire ses traditionnelles mimiques, hésitant à répéter la position par deux fois. Il a finalement choisi de jouer pour le gain, et dans cette situation toujours aussi délicate, j’ai dépensé ce qui me restait d’avance au temps pour essayer de le déstabiliser avec 47…a3.

Nakamura – MVL, après 47…a3

Après 48.Tdd7 Ce4 et une troisième répétition de sa part (49.Td5 Cg3, etc.), il a encore essayé par 51.Re2 Tg6 52.Rf1, mais c’était trop tard car après 52…Tb8 53.Tb7 Tc8 54.Tdc7, espérant juguler le contre-jeu en bouchant les deux colonnes ouvertes, j’avais la belle ressource 54…Tc6! 55.Txc6 Txc6, et la Tour ayant libéré la case g6, il n’y a plus de mat en deux commençant par 56.Tb8+, mais seulement un perpétuel !

Les trois premiers blitz ont été assez équilibrés dans l’ensemble (trois nulles), avec un seul moment où nous nous sommes trompés tous les deux, dans le premier :

MVL – Nakamura, opportunités ratées.

Je viens de jouer 27.Dd7? et nous avons tous les deux oublié le coup 27…Cc6! qui donne une position quasiment gagnante après 28.Dxc7 Cd4, comme après 29.Rf1 Cb4!. C’est donc « ni vu ni connu » que nous avons joué la finale après 27…Dd8? 28.Dxd8+ Fxd8 29.Fd2, mais mon petit avantage s’est avéré insuffisant.

Finalement, après sept nulles toutes cadences confondues, tout s’est décidé dans l’ultime blitz. Malheureusement, on peut dire que j’ai fait n’importe quoi dans cette partie…

Nakamura – MVL, une ouverture qui va mal tourner pour les noirs.

Nous avons continué notre débat théorique sur cette ligne de l’Anglaise, et Naka a trouvé l’idée 13.Tc1. Je savais que le coup normal était 13…e6, mais je n’étais pas sûr de moi et j’ai préféré jouer 13…Da5 14.Db3 Cd7. Malheureusement, après 15.Fb4, je suis déjà un peu moins bien en cas de 15…Da4 16.Dxa4 Fxa4 17.Tc7. Mon idée était 15…Df5?, oubliant complètement qu’après 16.Fd3 Dh5, les blancs ont 17.e4!, et ma Dame est déjà dangereusement encerclée. Après, c’est quasiment impossible à défendre en pratique…

Au-delà de la déception de cette dernière partie ratée au bout de la finale, je préfère retenir ma deuxième place sur le circuit professionnel 2018, pour la deuxième année consécutive, et la qualification automatique qui en découle pour l’édition 2019.
L’année prochaine le programme sera à coup sûr chargé, avant même de savoir ce que nous prépare la FIDE pour l’organisation de son Grand-Prix. En effet, le Grand Chess Tour a annoncé que trois nouveaux tournois seraient au programme, un classique en Croatie, ainsi que deux rapides en Inde et en Côte d’Ivoire. L’idée d’étendre un peu le nombre de joueurs afin de voir de nouvelles têtes est une bonne idée à mon sens ; parmi les joueurs du Top, il y a une forme de lassitude à jouer entre nous tout au long de l’année.

C’est donc sur cette note que se termine 2018 pour moi, puisque l’annonce du championnat du monde Rapide & Blitz de Saint-Pétersbourg est arrivée bien trop tardivement ; j’avais déjà programmé une petite semaine de vacances entre Noël et le Jour de l’An.

Bonnes fêtes à tous, et rendez-vous en 2019 pour de nouvelles aventures sur l’échiquier !



Quelques jours avant de partir à Londres, Maxime a disputé le traditionnel tournoi en ligne « Titled Tuesday » sur Chess.com. Une petite séance d’entraînement en blitz loin d’être facile, puisque parmi les 353 participants de cet Open, figuraient notamment Hikaru Nakamura et Wesley So, ainsi que de très nombreux GMI. Au final, Maxime s’est imposé en solitaire avec 9 points sur 10, terminant par deux nulles après un tonitruant 8 sur 8, incluant un gain contre Nakamura ! La grille du tournoi sur https://www.chess.com/tournament/live/-titled-tuesday-blitz-1016282

Les parties de Maxime :


Site officiel : https://www.londonchessclassic.com/

Battu par le roi de la souris

Naka-Mvl, Speed chess 2018 (image chess.com).

Le 11 octobre, j’ai disputé le ¼ de finale du Speed Chess 2018 organisé par le site chess.com. Rappelons la cadence de cette compétition en ligne : 90’ de parties en 5’+1’’, 60’ de 3+1, et 30’ de 1+1 (bullet). En l’absence cette année de Magnus Carlsen, j’étais confronté à celui qui est à mes yeux son dauphin incontestable dans le jeu rapide en ligne, Hikaru Nakamura. Continuer la lecture de « Battu par le roi de la souris »