Candidats 2018

Ce samedi 10 mars, les yeux de la planète échecs seront tournés vers Berlin, où débutera le Tournoi des Candidats. Sans doute aurai-je un petit pincement au cœur, ayant raté ma qualification de si peu… Mais ce n’est que partie remise, et je vais suivre moi aussi avec grand intérêt la lutte intense qui ne manquera pas d’avoir lieu pour la place de challenger de Magnus Carlsen.


J’ai déjà eu l’occasion d’écrire que chacun des huit joueurs pourrait l’emporter et que le plateau est extrêmement dense. Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’il est impossible de s’imposer dans un Tournoi des Candidats si on n’est pas en même temps en grande forme, et extrêmement solide sur le plan psychologique. De plus, il est souvent utile d’être favorisé par les circonstances du tournoi, par exemple en obtenant un point relativement facile contre un joueur démotivé ou trop fatigué.
Je vous propose de passer en revue les huit participants, sous l’angle de l’expérience que j’ai de mes parties avec eux. Je les présente par ordre de Elo, avec entre parenthèses le score que j’ai contre eux, en comptant uniquement les parties classiques :

Shakhriyar Mamedyarov
By Andreas Kontokanis from Piraeus, Greece [CC BY-SA 2.0 ]
Shakhriyar Mamedyarov (+1, =8, -5)
Mamed est à l’évidence un joueur ultra agressif. Ce n’est un adversaire facile pour personne (à part peut-être Magnus !), et particulièrement pas pour moi ! En effet, il m’a rarement réussi en parties lentes ; la raison principale est que nous aimons tous les deux le jeu dynamique, mais qu’il est plus souvent parvenu à obtenir des positions dans lesquelles il se sent à l’aise. Dans plusieurs parties, j’ai perdu pied dans ce type de positions compliquées. Sa principale faiblesse, c’est sa propension à prendre des risques, parfois inconsidérés. Et son style de jeu demande beaucoup d’énergie.
Récemment, il a un peu corrigé cela, et a également su faire preuve de plus de régularité, ce qui explique qu’il ait grimpé jusqu’à la deuxième place mondiale. S’il est en grande forme et qu’il a un stock d’idées intéressantes dans le style qui est le sien, il peut faire mal.

 

Vladimir Kramnik
By Andreas Kontokanis from Piraeus, Greece [CC BY-SA 2.0 ]
Vladimir Kramnik (+1, =10, -2)
Pour moi, Vlad est sans doute le joueur au monde qui a la meilleure compréhension du jeu. On peut lui montrer un peu n’importe quelle position, son instinct le trompe rarement, notamment sur l’évaluation et le plan à adopter ; mais il n’est pas du tout manchot non plus au niveau du calcul tactique ! Il est toujours optimiste sur sa position à l’analyse post mortem, c’est une sorte de bluff qui fait un peu partie du personnage ! Mon score contre lui est légèrement négatif. Il est tellement bien préparé, notamment avec les blancs, et il m’a souvent posé des problèmes ; parfois, je m’en suis bien sorti, d’autres fois beaucoup moins. Quand j’avais moi-même les blancs, j’ai rarement pu le mettre en difficulté. D’ailleurs, ma seule victoire, c’était à partir d’une position inférieure, dans laquelle il a trop forcé, puis perdu pied.

Mvl-Kramnik, Norway Chess 2017 ; les noirs évitent 28…Fxc3 qui imposait la nulle, et finiront par perdre.
Mvl-Kramnik, Norway Chess 2017 ; les noirs évitent 28…Fxc3 qui imposait la nulle, et finiront par perdre.

En tout cas, nos parties sont toujours intéressantes ; je pense à celle de Dortmund l’année dernière, l’une des seules qui se soit bien passée pour moi avec les noirs, ou à notre match de demi-finale de Coupe du monde en 2013. En fait, les seules parties sans grand intérêt sont celles où avec les noirs, il égalise en récitant sa partition !
Sa principale faiblesse aujourd’hui, c’est de commettre parfois quelques grosses erreurs, notamment dues à des fautes de calcul ou à un excès d’optimisme. Depuis quelques années, il a réinventé son style de jeu, ne recherche plus forcément l’avantage, mais cherche à surprendre. Il prend d’ailleurs beaucoup plus de risques ; il est donc sujet à la fatigue, et ce d’autant qu’il a maintenant 42 ans, et un corps un peu fragile (Ndlr : Kramnik souffre de spondylarthrite ankylosante, une maladie rhumatismale qui atteint surtout la colonne vertébrale et le bas du dos). Du coup, un tournoi de 14 rondes peut s’avérer un peu long pour lui.

Wesley So
By Euku (Own work) [GFDL or CC BY-SA 3.0]
Wesley So (+4, =10, -0)
C’est typiquement un joueur de contre, c’est là qu’il est le plus à l’aise. S’il ne parvient pas à sortir des idées plus agressives dans l’ouverture, à poser plus de problèmes à ses adversaires, ça ne passera pas à Berlin. Bien sûr, il obtient des positions qu’il peut éventuellement gagner, mais ce sera sans doute insuffisant au niveau d’un tournoi des Candidats, dans lequel tout le monde va arriver armé jusqu’aux dents. D’ailleurs, il a déjà eu des difficultés d’adaptation à son nouveau statut en 2017 (Ndlr : Wesley So a été n°2 mondial de mars à août).
Cela dit, je trouve que récemment, il a essayé de faire évoluer son style, de prendre un peu plus de risques, et que c’est sans doute la bonne direction. Il a certainement eu le temps de faire le même diagnostic, à savoir qu’il a le niveau technique pour essayer de gagner les Candidats, mais qu’il lui manque encore un petit truc. Pour ce qui me concerne, j’ai un score très positif contre Wesley, qui ne m’a jamais battu. J’ai souvent gagné avec les noirs (Ndlr : les trois premières fois). Certes, certaines de ces victoires datent un peu, et quand il est arrivé au plus haut niveau, il a eu tendance à serrer le jeu en général.
Je ne suis pas convaincu par ses chances de l’emporter à Berlin, sauf s’il est capable d’aller encore plus loin dans son changement de style dans l’ouverture, et d’en accepter le risque inhérent, à savoir augmenter le nombre d’erreurs techniques.

Levon Aronian
By Andreas Kontokanis from Piraeus, Greece [CC BY-SA 2.0 ]
Levon Aronian (+5, =15, -4)
J’ai une histoire un petit peu particulière avec Levon, que j’apprécie et avec lequel la rivalité s’arrête à la fin de la partie. J’ai commencé par perdre les trois premières parties contre lui (sans compter les nulles).

Mvl-Aronian, Bilbao 2013 ; Levon trouve l’élégant 41…Tg8! pour continuer à jouer la gagne, et empochera finalement une troisième victoire contre Maxime.
Mvl-Aronian, Bilbao 2013 ; Levon trouve l’élégant 41…Tg8! pour continuer à jouer la gagne, et empochera finalement une troisième victoire contre Maxime.

Ensuite, j’ai dû en gagner cinq, mais il a récemment inversé la tendance en me battant à Baden-Baden 2017 et surtout en remportant les parties rapides décisives en demi-finale de Coupe du Monde 2017 et à Gibraltar 2018. Levon est un joueur particulièrement bien préparé avec les noirs, et du coup, il est souvent arrivé que je ne puisse pas du tout prétendre à l’avantage du premier coup contre lui.
Et quand il a les blancs, après avoir traversé une période un peu plus délicate, il arrive de nouveau à poser des problèmes à tout le monde, ce qui est la marque d’un joueur capable de gagner les Candidats. Certes, il a toujours eu du mal dans ce tournoi particulier (Ndlr : 4e en 2013, 6e en 2014 et 5e en 2016), peut-être aussi parce que les participants avaient su donner un coup d’accélérateur dans leur préparation, et qu’il était moins en capacité de faire la différence que dans les tournois habituels.

Fabiano Caruana
by Przemysław Jahr / Wikimedia Commons (Own work) [GFDL ]
Fabiano Caruana (+4, =18, -3)
Fabiano est également quelqu’un avec qui je m’entends très bien. C’est un des joueurs les plus dangereux avec les blancs ; ce n’est pas pour rien qu’il a battu Magnus plusieurs fois. C’est quelqu’un qui fonctionne un peu par cycles, avec des hauts et des bas ; avec quand même un haut extrême en 2014 ! (Ndlr : avec un Elo à 2844 obtenu en octobre 2014, Fabiano détient le 3e plus fort classement de l’histoire, derrière Carlsen et Kasparov). Son coach, Rustam Kasimdzhanov, m’avait d’ailleurs fait la remarque qu’il jouait bien les années paires, et moins bien les années impaires ! Bon, pour l’instant, il n’a rien démontré à Wijk aan zee (Ndlr : Fabiano a terminé 11e du Tata Steel avec un médiocre 5/13).
Nos affrontements ont toujours été hyper intéressants. Il y a beaucoup plus de nulles ces derniers temps, mais à un moment, nous échangions régulièrement les victoires, pour un bilan d’ensemble assez équilibré, mais qui contient bizarrement beaucoup de victoires noires !

Ding Liren
By Soboky (Own work) [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons
Ding Liren (+3, =4, -1)
C’est un petit peu l’inconnue du tournoi. Je ne sais pas du tout comment il va gérer, car c’est le petit nouveau au top niveau. Il a très rarement eu l’opportunité de participer à des tournois vraiment forts. Je me souviens du Memorial Alekhine 2013, où il s’était pas trop mal débrouillé, mais avec quand même des hauts et des bas (Ndlr : il avait terminé 9e avec 3.5/9). Lors de la Sinquefield Cup 2016, il avait joué de façon plus solide, privilégiant notamment 1.e4 e5, signe qu’il avait fait évoluer son répertoire pour affronter les meilleurs (Ndlr : Ding Liren avait terminé 8e avec 4/9). Il est difficile de prévoir si sa préparation sera à la hauteur, mais il a pour lui de ne jamais lâcher l’initiative.
Dans nos confrontations, ça se passe plutôt bien pour moi. Certes, j’ai perdu une partie avec les noirs, dans laquelle il avait réussi à prendre rapidement l’initiative, et avait très bien joué. Sinon, j’ai souvent réussi à le surprendre, et je pense notamment à la partie du mémorial Alekhine 2013, dans laquelle il s’était montré naïf.

Mvl-Ding Liren, Memorial Alekhine 2013 ; après 8.Ff4, une ouverture noire risquée !
Mvl-Ding Liren, Memorial Alekhine 2013 ; après 8.Ff4, une ouverture noire risquée !

Je pense que Ding Liren est moins naïf maintenant !

Alexander Grischuk
By Regani (Own work) [ [GFDL ]
Alexander Grischuk (+0, =10, -0)
Sacha est l’un des joueurs les plus intéressants et les plus imaginatifs du circuit. Il a souvent des idées vraiment ingénieuses, et même profondes dans le sens où il est parfois difficile de saisir où il veut en venir ; en général, quand quelqu’un place une nouveauté, on en comprend rapidement l’idée, mais ce n’est pas vraiment le cas avec Sacha ! Il peut avoir une profondeur d’analyse impressionnante. On rigole quand on le voit réfléchir une heure sur un coup, mais la vérité, c’est qu’il va de toute façon trouver une idée intéressante, à laquelle son adversaire n’aura pas forcément pensé ; et ensuite, il débite les variantes !
Il a également beaucoup d’expérience, et reste un des joueurs avec les nerfs les plus solides ; c’est une des raisons pour lesquelles il va souvent loin en Coupe du Monde, avec également son talent en cadences rapides (Ndlr : Maxime l’a quand même éliminé en huitièmes de finale de la dernière édition, au terme d’un match épique).
J’émets quand même des réserves par rapport à sa gestion du temps, mais heureusement pour lui, il y a un incrément de trente secondes dès le premier coup à Berlin, faute de quoi il serait sans doute en grande difficulté.
Curieusement, nos confrontations se sont toutes soldées par la nulle, même si nombre d’entre elles ont été très disputées.

Sergey Karjakin
By Andreas Kontokanis from Piraeus, Greece [CC BY-SA 2.0 ]
Sergeï Karjakin (+2, =3, -2)
Je trouve que Sergeï est un peu dans le dur en ce moment, mais il est tellement souvent présent dans les moments décisifs qu’il ne faut certainement pas sous-estimer ses chances. Il a l’habitude de faire des coups quand on ne l’attend pas, comme au Tournoi des Candidats 2016, qu’il a remporté alors qu’il n’en était pas du tout le favori sur le papier. Malgré tout, je le vois un petit peu en dessous, notamment quand il s’agit de jouer pour le gain.
Sergeï est un joueur contre lequel j’ai un score équilibré, après avoir récemment égalisé en remportant notre partie du tournoi de Londres, en décembre dernier.

Karjakin-Mvl, Londres 2017 ; après 33…Th4!, les noirs ont un net avantage.
Karjakin-Mvl, Londres 2017 ; après 33…Th4!, les noirs ont un net avantage.

A noter au passage que c’est le joueur que j’ai le moins souvent affronté parmi les huit Candidats.

Favoris ?

Si je devais à tour prix nommer un favori, je choisirais, mais vraiment d’une très courte tête, Aronian et Caruana. Ce n’est sans doute pas le choix le plus original, (Ndlr; voir les cotes officielles sur les sites de paris, mentionnées plus bas) mais je pense que ce sont les deux joueurs les plus à même de poser des problèmes avec les blancs. Mamedyarov pourrait y arriver également, mais je suis plus sceptique sur sa capacité à être régulier. Kramnik reste aussi un outsider potentiel.
Les quatre autres sont à mon sens légèrement moins armés, mais en grande forme, ils ont tous le potentiel pour gagner un tournoi qui s’annonce particulièrement serré.

Début du tournoi le samedi 10 mars à 15h.

Site officiel : https://worldchess.com/berlin/

Winner takes it allPour les sites de paris en ligne, c’est également Aronian qui fait figure de (léger) favori avec une belle unanimité, et une cote comprise entre 3.25 et 3.75 contre 1 (par exemple, ici ou ). Caruana est donné en 2 ou en 3, Mamedyarov ne profite pas de son statut de tête de série n°1 au Elo, et Ding Liren est placé systématiquement en dernière position, avec une cote de 10 à 14 contre 1.

A vous de jouer !