Grenke : Carlsen loin devant

Trois mois après mon dernier tournoi à Gibraltar, la saison débutait vraiment pour moi le 20 avril, à l’occasion du traditionnel Grenke Chess Classic, organisé par mon club allemand de Baden-Baden. Comme d’habitude, le tournoi démarrait à Karlsrühe, en marge du monstrueux Grenke Open, qui a réuni pour cette édition 2019 plus de 2.000 participants, dont de nombreux amis français, emmenés par mon entraîneur Etienne Bacrot, et mon coéquipier d’Asnières Jules Moussard. Bien qu’invaincus tous les deux, ils n’ont pas pu jouer les premiers rôles, à cause d’un trop grand nombre de nulles concédées.

Le Grenke Classic proposait cette année un plateau alléchant, dominé par la présence d’un Magnus Carlsen en état de grâce depuis quelques mois. Avec le vice-champion du monde Caruana, ainsi qu’Anand, Aronian et moi-même, c’est la moitié du Top 10 mondial qui était réuni en Allemagne. Trois membres de Baden-Baden, Svidler, Naiditsch et Vallejo, étaient également du voyage, ainsi que les Allemands Meier et Keymer. Ce dernier, âgé seulement de 14 ans, faisait une entrée remarquée dans un tournoi de ce niveau, grâce à sa victoire dans l’Open de l’année précédente.

Ronde 1 : Mvl – Anand (2774) 1/2

Une entrée en matière assez compliquée à gérer, car je ne m’attendais pas à ce que Vishy entre dans cette ligne très tactique de la Caro-Kann, variante d’avance. Du coup, je me suis retrouvé « le cul entre deux chaises », hésitant entre prendre la nulle par répétition déjà connue de la théorie, ou essayer de me rappeler de toutes les subtilités analysées. Quand j’ai compris que je n’arriverais pas à me remémorer les détails, j’ai choisi la voie de la sagesse !

Les noirs contre Caruana (photo George Souleidis)
Les noirs contre Caruana (photo George Souleidis)

Ronde 2 : Caruana (2819) – Mvl 1/2

J’attendais avec intérêt le débat sur la Najdorf, mais Fabiano s’est défilé et m’a pris à contre-pied avec 2.Cc3 suivi de 4.Dxd4 ! J’ai eu le sentiment d’égaliser, mais il a en fait pris l’avantage grâce à quelques bons coups, notamment 19.Rd1! dans la position suivante.

Caruana-Mvl, ronde 2.
Caruana-Mvl, ronde 2.

Après 19…f6 20.Cxc6 Fxc6 21.Cd4 Fd7?!, il aurait pu gagner un pion par 22.c4! (au lieu de 22.f3), car ce que j’avais prévu 22…Ff8 23.cxd5 Cc3+? ne marche pas : 24.Fxc3 Txc3 25.Fc4! et l’enfermement de la Tour va coûter la qualité. Cette frayeur passée, j’ai pu défendre la position sans trop de difficulté.

Ronde 3 : Mvl – Naiditsch (2695) 1/2

On sait que je suis l’un des rares à continuer d’affronter le Mur de Berlin ! Pour le coup, l’ouverture s’est bien passée et j’ai obtenu un avantage. Le problème, c’est que j’avais beaucoup d’options, et je n’ai peut-être pas choisi la meilleure sur le plan pratique.

Mvl-Naiditsch, ronde 3.
Mvl-Naiditsch, ronde 3.

24.f4 Tf8 (sinon 25.f5!) 25.Cf6+!? est spectaculaire, mais a le désavantage de fournir aux noirs une série de coups forcés. Le plus efficace était sans doute 24.Te3!, que je n’ai pas retenu à cause du contre-jeu sur c4 avec …Cd7-b6. Mais en fait, après 24…Cd7, la manœuvre 25.Tg3! Th7 26.Tgd3 Cb6 27.Fc1! donne un avantage quasi-décisif. La menace est 28.Fg5, et si 27…Cxc4 28.Td7!. Dans la partie, après 25…gxf6 26.exf6 Fd6 (26…Txf6? 27.Fxf6 Fxf6 28.Txe6+ Rf7 29.Txf6+! Rxf6 30.Td8 est décisif), j’avais encore l’option 27.Td5! pour conserver l’avantage. Mais je n’ai pas envisagé ce coup, et j’ai choisi 27.Txe6+?!, après quoi je n’ai plus que la nulle : 27…Rf7 28.Tde1 (28.Tdxd6 cxd6 29.Te7+ Rg6 30.Rf2 Td8 31.Tg7+ Rf5 32.Rf3 Cd7 33.Tg5+ Re6 34.f5+ Rf7 35.Tg7+ Rf8 reste très obscur) 28…Td8 29.g4!? hxg4 30.h5 Cd7 31.Te7+ Fxe7 32.Txe7+ Rg8 et je n’aurai finalement pas plus que le perpétuel.

 Contre Naiditsch, le début d’un combat tactique spectaculaire (Photo George Souleidis).
Contre Naiditsch, le début d’un combat tactique spectaculaire (Photo George Souleidis).

Ronde 4 : Meier (2628) – Mvl 0-1

J’ai facilement égalisé contre la tentative 5.h3 sur la Grünfeld. Après quelques imprécisions de part et d’autre, notamment sur le gros zeitnot de l’Allemand, nous sommes arrivés après les 40 coups dans une finale sans doute nulle, mais quand même pas facile à défendre pour les blancs. Il l’a tout de même fait, et plutôt bien, pour obtenir une position clairement nulle. Du coup, j’ai continué par inertie, avec le vague espoir de le tester un peu dans T+C c. T si l’occasion se présentait. C’est là qu’il a commencé à prendre quelques décisions un peu bizarres, jusqu’au point culminant dans la position suivante :

Meier-Mvl, ronde 4.
Meier-Mvl, ronde 4.

Ici, j’avais vu qu’il devait jouer 71.Td1!, pour pouvoir garder le Roi sur la seconde rangée, par exemple 71…g3+ 72.Re2 Tb2+ 73.Td2!. Mais il a joué 71.Ta1?, et après 71…g3+ 72.Rg1 Cf3+ 73.Rh1 Tb2, je sentais bien que je devais être gagnant. Mais je ne trouvais pas exactement comment et j’ai tâtonné un peu, avant de découvrir l’idée de zugzwang de la partie.

Meier-Mvl, ronde 4.
Meier-Mvl, ronde 4.

J’ai transféré mon Roi de l’aile-Roi jusqu’en b3. Ici, Meier devait impérativement trouver 82.Rh1!, seul coup, obtenant la même position que dans la partie, mais avec le trait inversé ! Par exemple 82…Rb2 83.Te1 Cf3 84.Td1. Dans ce joli cas de zugzwang réciproque, j’aurais dû admettre que le transfert du Roi était inutile, et trouver un autre plan de gain avec le Roi à l’aile-Roi. Meier m’a simplifié la tâche avec 82.Td1? Cf3+ 83.Rh1 Rb2! inversant le trait, et les blancs n’ont plus que 84.Tg1, donnant la qualité. Mais attention, ce n’est encore pas si simple après 84…Cxg1 85.Rxg1,car le Roi noir est loin. Mais j’avais vu une suite clinique, qui donne le pion g mais permet de désolidariser le Roi et le Cavalier blancs. 85…Rc3 86.Ce3 Rd3 87.Cf1 Re2! 88.Cxg3+ Rf3 89.Cf5 Td2 90.Ch4+ Rg3 91.Cf5+ Rg4 92.Ce3+ Rf3 93.Cf5 Td5 94.Ce7 Tc5 0-1.

Ronde 5 : Mvl – Aronian (2763) 1/2

Levon m’a joué une idée nouvelle dans une position de l’Anti-Marschall dont nous avions déjà discuté de nombreuses fois, qui consistait à fermer le centre. Peut-être que je n’aurais pas dû accepter la nulle si rapidement, mais tous mes plans pour prendre l’avantage passaient par une expansion à l’Aile-Roi, qui m’a semblé risquée sur l’échiquier.

Après cette partie, nous avons eu une journée de repos, mise à profit pour effectuer le (court) déplacement entre le tumulte de la salle de jeu de Karlsrühe, et l’intimité de celle de Baden-Baden !

 Carlsen sur un nuage… (Photo George Souleidis).
Carlsen sur un nuage… (Photo George Souleidis).

Ronde 6 : Svidler (2735) – Mvl 1/2

J’ai égalisé confortablement contre l’Anglaise, et Peter a pris un risque en refusant d’échanger les Dames au 12e coup. Du coup, j’ai essayé de jouer contre sa Dame un peu hors-jeu en h3.

Svidler-Mvl, ronde 6.
Svidler-Mvl, ronde 6.

Malheureusement, j’ai pris ici la décision d’échanger les Fous de cases noires par 18…Fh6?! ; un choix pas très heureux, qui s’explique par le fait que je ne voyais pas comment continuer l’attaque. Je n’étais pas sûr d’être plus rapide en cas d’attaque de roques opposés, car a4-a5 arrive vite, tandis que la Dame blanche peut revenir en jeu si ça s’ouvre. Mais l’ordi me réfute , estimant qu’avec le simple 18…Fe7 comme avec le tranchant 18…f5!? 19.exf5 Cd5, j’aurais pris un clair ascendant. Dans la partie, après 19.Fxh6 Txh6 20.De3 Th7 21.Tfd1 Thd7 22.Cf1 et l’échange des quatre tours, la position s’est rapidement aplanie.

Ronde 7 : Mvl – Vallejo (2693) 1/2

Une longue partie de manœuvres, typique de la variante d’Avance de la Française. Le problème avec ce genre de position, c’est qu’on a toujours l’impression d’être bien, avec l’avantage d’espace, mais ce n’est jamais si simple. J’ai essayé de m’organiser pour sacrifier une pièce à l’aile-Roi, mais je n’ai pas trouvé de façon convaincante de le faire.

Ronde 8 : Mvl – Keymer (2516) 1-0

Le jeune allemand est un adepte de la Sicilienne Najdorf, mais j’ai choisi de transférer le combat en milieu de jeu avec 2.c3. Dans une position assez simple et relativement équilibrée, il a choisi la solution radicale 17…b5?! qui vise, au prix d’un peu de temps, à gagner le contrôle de la case d5. Rien ne l’y obligeait pourtant.

Mvl-Keymer, ronde 8.
Mvl-Keymer, ronde 8.

Après 18.cxb5 Cb4 19.Ce5 Dxb5 20.Th3, j’ai pu coulisser ma Tour sur la 3e rangée, alternant menaces à l’aile-Roi et à l’aile-Dame, pour finalement forcer l’affaiblissement …f5. Peut-être qu’en théorie, ça doit quand même tenir pour lui, mais en pratique, c’est vraiment infernal à défendre ! Il a eu une dernière chance dans la position suivante, avec cependant très peu de temps pour jouer ses 4 derniers coups.

Mvl-Keymer, ronde 8.
Mvl-Keymer, ronde 8.

Ici, le meilleur objectivement était sans doute 37.gxf5 exf5 et les blancs conservent l’avantage, mais j’ai quand même joué 37.De3 car j’avais senti que son idée était de ramener la Tour en g8 via c8 et j’avais anticipé que c’était mauvais ! En effet, après 37…Tc8? 38.gxf5 Tg8+ 39.Rh2 Cxf5 40.Cxf5 exf5, j’ai pu jouer une jolie manœuvre en escalier gagnante ; 41.Db3+ Rf8 42.Db4+ Rf7 43.Dc4+ Rf8 44.Dc5+ Rf7, et maintenant 45.Ta1! Ta8 46.Ta6! est létal car les noirs ne peuvent plus bouger (1-0, 49 cps). Or, sur 37.De3, il avait encore l’échappatoire 37…fxg4 38.Dxh6 g3!, et la position reste nébuleuse après 39.Dh7+ Re8 40.Cf3.

Dernière partie… (Photo George Souleidis).
Dernière partie… (Photo George Souleidis).

Ronde 9 : Carlsen (2845) – Mvl 1-0

Une partie difficile contre un Carlsen éblouissant, qui avait déjà quasiment assuré le gain du tournoi avant cette dernière ronde. J’ai décidé sur l’échiquier de ne pas jouer mes systèmes habituels contre l’Anglaise, et de préférer une variante flexible avec …d6 et …Ff5, évitant au passage sa prépa. Néanmoins, j’ai été un peu surpris par son coup 9.Fe3, avec clairement l’idée de jouer d4 dans de bonnes conditions.

Carlsen-Mvl, ronde 9.
Carlsen-Mvl, ronde 9.

Rien ne justifiait cependant que je surréagisse avec …a6-…b5, et j’avais plusieurs autres options « normales » à ce stade ; par exemple 9…a6 10.Dd2 Tb8, avec l’idée …b5 sans sacrifier le pion ! Mais ayant dit A, j’ai poursuivi mon idée et j’ai dit B, poussant 10…b5? en pensant avoir des compensations après 11.cxb5 axb5 12.Cxb5 Da5. J’ai vite réalisé que ces compensations étaient bien maigres en réalité ! Malgré tout, j’ai pu poser des problèmes tactiques, et il a dû trouver une transition en finale de Dames avec un pion de plus.

Carlsen-Mvl, ronde 9.
Carlsen-Mvl, ronde 9.

Ici, j’aurais certainement pu opposer une bien meilleure résistance par 34…Rg8 35.Dxd5 Da3, et les blancs doivent encore faire la démonstration technique du gain. A la place, j’ai voulu être actif par 34…f6? 35.Dxd5 h5, facilitant la tâche des blancs après 36.gxh5 gxh5 37.Dd7+ Rg6 38.a4 De2 39.Dd5! et tout est sous contrôle (1-0, 44 cps).

Grâce à cette ultime victoire, Carlsen s’est imposé sur le score ahurissant de 7.5/9. Il n’y a rien à ajouter ; juste applaudir…

Grille finale du Grenke Chess Classic 2019.
Grille finale du Grenke Chess Classic 2019.

Pour ma part, je ne me suis pas senti spécialement en forme au Grenke, et je n’ai pas disputé de partie référence sur laquelle s’appuyer. Le résultat est correct, la manière un peu moins…

Le calendrier s’accélère, et je m’envolerai lundi 6 mai pour Abidjan (Côte d’Ivoire), où se déroulera du 8 au 12 le premier tournoi du circuit Grand Chess Tour 2019.

Il arrive parfois à Maxime d’être interpellé dans les rues de Paris, notamment au Jardin du Luxembourg proche de son appartement, qu’il arpente régulièrement. Oh, ce n’est pas si fréquent :), mais c’est l’occasion pour les amateurs d’échecs qui le reconnaissent d’échanger quelques mots avec lui, et de l’encourager pour les prochaines échéances.
Dans Paris avec un amateur, quelques jours avant le départ…
Dans Paris avec un amateur, quelques jours avant le départ…

Les parties de Maxime :