Carlsen ça passe, Naka ça casse

Comme tous les ans, la plateforme www.chess.com a organisé en novembre-décembre son Speed Chess Championship, et la grande nouveauté 2020, c’était évidemment le retour de Carlsen dans cette compétition, après plusieurs années d’absence. 16 joueurs, format knock-out, chaque match consistant en un duel de parties de plus en plus rapides : 90 minutes de 5’, 60’ de 3’, et 30’ de 1’, avec un incrément unique d’une seconde pour chacune des cadences ; telle est la recette du Speed Chess…

J’aime beaucoup l’idée d’avoir un format à élimination directe. Ce format est excellent, à une chose près, et c’est le reproche principal que j’aurais à faire. Comme on est limité en temps, certes si le match est serré, c’est vrai qu’il sera de toute façon sympa à suivre. Mais s’il est vraiment trop déséquilibré, au bout d’une heure et demie il peut être virtuellement terminé, auquel cas on rejoue encore une heure et demie pour rien. Dans ce cas, les joueurs ne prennent pas de plaisir à disputer la fin du match, et les spectateurs non plus. Alors moi, j’ai eu de la chance cette année, avec des matchs assez serrés qui se sont tous décantés dans la dernière heure. Certes, c’est aussi parce que j’ai pas su tuer certains matches 🙂 . Mais dans certains cas, cette édition 2020 a donné des confrontations qui n’étaient pas forcément plaisantes à suivre.

Autre argument, le fait que les joueurs aient la possibilité de ralentir le jeu volontairement. Par exemple en tournant en rond dans une position qui le permet lorsque l’on mène au score. Que ce petit subterfuge soit utilisé par les joueurs, c’est normal, mais la possibilité ne devrait pas leur être offerte de le faire. Du coup, pour ces deux raisons, je ne comprends pas pourquoi on ne part pas sur des sets plutôt que sur des durées de temps prédéfinies. Avec également un mix de toutes les cadences, en trois sets gagnants. Si le match est serré, ça durera de toute façon 3 heures, et si ce n’est pas le cas, alors le match sera plus court mais le vainqueur – par exemple 3-0 ou 3-1 – sera incontestable.

Cette réserve faite, un tel tournoi, avec quasiment tous les meilleurs, c’est sûr que c’est sympa à jouer. Ca donne des matches de qualité dans l’ensemble, si l’on excepte certaines confrontations des premiers tours trop déséquilibrées.

Evidemment, le Speed Chess ne peut pas être comparé à certains tournois majeurs, comme le Tata Steel prochainement ou les Candidats. Mais mine de rien, il y a quand même une dimension assez importante à jouer ces matches, à essayer de se mesurer à tous les meilleurs joueurs mondiaux sur des formats quand même plutôt longs, donc assez significatifs. Donc pour moi, une victoire comme celle contre Magnus, ça signifie quelque chose 🙂 .

1/8e FINALE : MVL – SARIN 16.5-11.5

Un appariement piégeux, contre le jeune Indien, toujours très dangereux.

J’ai pris progressivement le large, avec notamment quatre points d’avance après 11 parties ; et c’est là que je l’ai laissé un petit peu trop revenir dans le match, jusqu’à seulement deux points d’écart dans le Bullet. Après, je me suis quand même ressaisi et j’ai repris deux, puis trois points d’avance, en enchaînant notamment trois victoires de suite.

Mvl-Sarin, 5e partie Bullet.

C’est la partie vraiment critique parce que, même si j’ai eu une très bonne position à certains moments, il a eu une belle occasion de revenir à seulement -1.

Après 37.Txa7?? qui était une gaffe, il a joué 37…Fe2?? 38.Te7 (ouf!), laissant passe la balle de -1 par 37…De3+! 38.Df2 (38.Rf1 Fh3 ou 38.Rh1 Fh3 gagne le Cd2) 38…Dxf2+ 39.Rxf2 Txh2+ et la Td8 va intervenir pour gagner le Cd2.

1/4 FINALE : MVL – ARONIAN 14.5-12.5

De manière générale, je trouve que les ouvertures se sont bien passées, notamment avec les Noirs, même si j’ai eu quelques difficultés sur les espèces de Siciliennes fermées. Ensuite d’ailleurs, Carlsen et surtout Nakamura, ont repris ce schéma contre moi.

Encore une fois dans ce match, je n’ai pas réussi à faire des différences. Notamment, j’avais trois points d’avance à un moment, et j’ai perdu les trois dernières parties noires du segment 3′, et assez bêtement au final. Même si ce n’est pas interdit de perdre des parties contre Aronian, quand on est à +3, on n’a pas le droit de finir à 50% !

Mvl-Aronian, 3e partie 3’.

C’est la partie qui m’a donné l’avantage initial dans le segment en 3 minutes, conclue de jolie façon : 28.c5! (la menace principale est 29.Tb6 suivi de Dxb3+ gagnant une Tour) 28…Db4 29.Cxe5+! (la réfutation !) 29…fxe5 30.Dxe5 Ta7 (malgré le rappel des pièces en défense, le Roi noir reste trop exposé) 31.Td4 Db5 32.De6+ Rf8 33.Tf4+ Re8 34.c6! (le plus efficace, menaçant mat en g8) 34…Rd8 35.Dd6+ 1-0 (35…Re8 36.c7 est léthal).

1/2 FINALE : MVL – CARLSEN 13-11

L’affiche du match.

C’était un match très chaud ! Après deux premières parties difficiles où les positions n’ont pas vraiment tourné comme je le voulais, j’ai eu un petit coup de pouce dans la troisième, qui était en train de dégénérer elle aussi. Heureusement, Magnus a un peu vendangé son avantage, et a même fini par perdre au temps ! C’est d’ailleurs le point fort que j’ai pu montrer dans ce match, jouer vite et poser des problèmes concrets quasiment à chaque coup.

Après ça, j’ai réussi à imposer mon jeu, et à placer des peaux de banane à peu près à chaque partie, avec un taux de réussite conséquent. Malgré tout, je n’ai jamais réussi à créer un écart conséquent. Souvent, j’étais à +2, jusqu’à monter à +4 dans les Bullet. Là, ça aurait dû être terminé, mais j’en ai perdu trois de suite, même si ça s’est joué à pas grand-chose. Heureusement, j’ai réussi à bien me ressaisir pour la toute dernière partie décisive, que j’ai été content de gagner 🙂 .

Sur la physionomie du match, je pense que le résultat final est assez logique, chacun d’entre nous ayant eu sa part de réussite.

Je retiens également que toutes les parties ont duré très longtemps. 24 parties, c’est vraiment pas beaucoup, ça montre que toutes les parties ont été disputées. Car même si je jouais vite, je le rattrapais souvent au temps sur la fin, soit pour bien conclure, soit parce que la position s’était dégradée.

Ce qui m’a bien aidé, c’est d’avoir fait vite la différence dans le Bullet. Du coup, même quand il est revenu en trombe sur la fin, j’ai pu conserver quand même une avance minimale. Du coup, le 4-4 dans la phase Bullet me paraît justifié, et si je devais choisir, je dirais que le tournant du match a été la dernière partie du segment 3’.

Mvl-Carlsen, 8e partie 3’.

Ici, j’ai joué 23.e6, qui est un coup traître après le normal 23…fxe6 24.Tg4. 24…Ce7?? est une gaffe, mais c’est tellement naturel puisque tu t’attends à 25.Txg7 Txg7 26.Fxg7, et que tu préfères avoir le Cavalier en e7 plutôt qu’en f8 ou h8 ! Ce qui explique que tu rates cette petite finesse 25.Cxc5 Txc5 26.Fa3 qui gagne une pièce. C’est un exemple du jeu basé sur les ressources tactiques que j’avais décidé de mettre en place pour ce match.

FINALE : MVL – NAKAMURA 12.5-18.5

J’étais évidemment très motivé pour cette finale, avec l’idée de confirmer ma prestation contre Carlsen, même si je devais rejouer le lendemain, tandis que l’autre demi-finale avait eu lieu 72h plus tôt.

J’ai trouvé que le niveau avait été très élevé dans cette finale. Il y a eu peu de gaffes, même si j’ai entamé le match en donnant une Tour en un coup ! En fait, j’ai toujours réussi à revenir au score et j’étais plutôt content de mon jeu. Le seul problème, mais c’est toujours le danger sur un match de 3 heures, c’est de perdre certaines parties trop facilement. Il y en a au moins deux ou trois, et c’est déjà beaucoup à ce niveau. Parce que les parties que je gagne, je dois aller les chercher – à cause de sa constance – tandis que lui a eu quelques points faciles. En revanche, j’ai été ultra résistant sur certaines parties, notamment la dernière du segment 5 minutes, que je dois perdre 50 fois et que j’ai finalement remportée, ce qui m’a permis de rester dans le match.

Le duel est resté très chaud jusqu’au début des Bullet, où je gagne les deux premiers ; de bonne manière en plus… Ensuite il est revenu à +1 sur l’ensemble du match, et je pense que le tournant a été le 6e Bullet :

Mvl-Nakamura, 6e partie Bullet.

Je sentais que j’avais une très bonne position. Mais avec seulement 17 secondes à la pendule, j’ai regardé 34.Ce8, 34.Cf7+, 34.Te7 et 34.Fxg7+ que j’ai finalement choisi, mais je n’ai pas eu le temps de trouver le décisif 34.Te8! Txe8 35.Fxg7+ (35.Cxe8 b1=D 36.Fxg7+ Rh7 37.Df7! gagnait aussi élégamment) 35…Rxg7 36.Df7+ Rh8 37.Cxe8 Dc3 38.Cf6. A la place, j’ai dû défendre une finale nulle, mais très désagréable, après 34.Fxg7+? Txg7 35.Cxc8 Dxc8 36.Db5 Dc7+ 37.g3 Db7 38.De8+?! (38.Te8+ Rh7 39.Tb8! était une nulle immédiate) 38…Rh7 39.Tb1. Avec seulement une seconde d’incrément, je n’ai pas pu résister aux manoeuvres infernales d’Hikaru ; ce n’est pas une critique, j’aurais fait la même chose à sa place 🙂 .

Mvl-Nakamura, 6e partie Bullet.

Après avoir joué Rg2-h2 pendant une douzaine de coups consécutifs tandis qu’Hikaru bougeait ses pièces lourdes sans but apparent, il a finalement joué ici le petit coup 55…Rg7, et après 56.Rh2?? (aargghh !) 36…Txh4+.

Au lieu d’être à égalité, je me suis donc retrouvé à -2 à 10 minutes de la fin, un handicap trop lourd face à un tel spécialiste de la cadence.

Le classement final.

Maintenant, je veux confirmer mes progrès réalisés dans le jeu en ligne, ce dont j’aurai bientôt l’occasion avec le deuxième tournoi du Champions Chess Tour, qui débute juste après Noël (« Airthings Masters », à partir du 26 décembre).

Et il me tarde aussi de retrouver les échiquiers « physiques », ce qui sera le cas à Wijk aan zee (Pays-Bas), à l’occasion du Tata Steel qui débute le 16 janvier. À noter que je serai présent sur place dès le 5 janvier pour une période de pénitence de dix jours, conformément aux règlements sanitaires néerlandais 🙂 .

Les parties de Maxime :

Absol est un Youtubeur renommé en France, dont la particularité est d’avoir une chaîne principale (Absol Videos, 407k abonnés), mais aussi une chaîne secondaire (Absol Human, 45k abonnés), sur laquelle il publie notamment ses parties d’échecs contre différents invités. Il y a quelques semaines, Maxime est allé lui rendre visite et disputer trois parties contre lui. Pour pimenter les choses, le champion français jouait avec un handicap certain, à savoir sans sa Dame ! Un sacré défi contre un joueur de niveau club qui n’est pas un absolute beginner…

Si vous voulez revoir les vidéos, c’est par ici :

https://www.youtube.com/watch?v=xOjt0l71BaY (Partie 1)

https://www.youtube.com/watch?v=5TV2iCqLn-4 (Partie 2)

https://www.youtube.com/watch?v=QTmAVCSVrwU (Partie 3)