C’est reparti pour un Tour !

Magnus Carlsen voit toujours grand. Après le Carlsen Tour né de la pandémie, lui et ses associés ont décidé de remettre le couvert avec un nouveau Tour en ligne, le Champions Tour. Cette fois étalé sur près d’un an, il sera constitué de 10 tournois disputés en un format unique de neuf jours. Le premier d’entre eux, disputé fin novembre, était le Skilling Open. Dans l’ensemble, j’ai trouvé que la compétition avait été très bien suivie, avec pas mal de spectateurs ; pas mal de soutien pour moi également, ce qui m’a bien sûr aidé.

Ce circuit m’offrant la chance de montrer que je peux faire mieux que lors du précédent Tour en ligne, j’ai décidé d’aborder la compétition de façon assez sérieuse, avec notamment plus de rigueur et de préparation 🙂 . Clairement, j’étais mieux armé à tous les niveaux pour ce tournoi. Je voulais vraiment voir si j’arriverais à rivaliser un peu avec les meilleurs cette fois-ci 🙂 .

Globalement, je suis plutôt satisfait du niveau de jeu que j’ai montré, notamment en défense. Ca s’est également mieux passé dans les ouvertures, où je suis pas mal revenu vers mes lignes favorites, Najdorf et Grünfeld.

C’est vrai que dans cette période où il n’y a pas beaucoup de tournois physiques, ce Tour est le bienvenu. Après, le danger d’un circuit aussi dense, composé de 10 tournois – même si sans doute personne ne les jouera tous – c’est la fatigue. Mine de rien, ces compétitions-là sont très éprouvantes en termes d’énergie. A peu près cinq heures de jeu chaque jour – et ce ne sont pas cinq heures de jeu en partie longue. Ce sont cinq parties consécutives, et c’est beaucoup ; ça fait cinq fois plus de moments-clé, de moments intenses, avec parfois des retournements de situation. C’est évidemment très, très compliqué à gérer.

PHASE PRELIMINAIRE

Même si j’ai fini la première journée des Préliminaires à -1, j’étais quand même content, dans le sens où je savais que j’étais présent, et que si je gardais ce niveau de jeu, j’allais me qualifier. Paradoxalement le deuxième jour, je ne peux pas dire que j’étais tellement satisfait même si j’ai gagné deux parties, car je sentais que je commençais à manquer d’énergie en fin de journée.

C’étaient en fait les prémices de ce qui allait se passer ensuite, notamment en quarts le deuxième jour. Lors de la troisième journée, le tournant aura été ma partie contre Svidler :

Svidler-Mvl, Ronde 13.

Dans cette position très complexe tactiquement, j’ai joué 21…Rg8 parce que sur 21…Ff6, je craignais 22.e5! (mais pas 22.Ce6+ Re7 23.Cxc7?? cxb2+ 24.Rb1 Ca3 mat !). Après 22.De6+ Rh7, j’aurais pris la nulle en cas de 23.Df5+ Rg8 car je ne me voyais pas tenter le risqué 23…Rh6!?. Mais Peter a préféré continuer par 23.Fh3 (sur l’autre façon de ne pas répéter les coups 23.b3, je voulais 23…Da5, et même le vicieux 23…Cde5!? était possible). C’est là que j’ai commis l’irréparable avec 23…Ff6? ; difficile de justifier pourquoi je n’ai pas pris en b2 sur échec avant, mais je croyais juste que j’avais le temps et qu’il ne pouvait jamais jouer b3. Or, après 24.Ff5+ Rh6 25.b3!, je suis tout simplement perdu parce que la réplique planifiée 25…Da5 se heurte à 26.Tdg1! qui donne la case d1 au Roi blanc tout en bouclant l’attaque de mat (1-0, 40 cps).

Contre Ding Liren à l’avant-dernière ronde, il y a eu un moment intéressant en finale de Fous de couleurs opposées.

Mvl-Ding Liren, Ronde 14.

Ici, Ding a joué 43…Ff2 et a attendu que mon Roi coulisse vers f5 avant de jouer …b6 (Nulle, 50 cps). C’était le choix le plus pertinent parce que l’impression qu’il existe une forteresse en jouant simplement 43…b6? 44.Fg4 Fe3 45.Rc6 Fd2 46.Rxb6 Fb4 est une illusion. Ceux qui ont un peu étudié ces finales remarqueront vite que la rupture en b4 est dans l’air ! Il faut préparer ce coup correctement, et si elle n’est en aucun cas forcée, la longue variante qui suit illustre bien que la forteresse ne tient certainement pas : 47.Rc6 Fa3 48.Rd5 Fb4 49.Re5 Fc3+ 50.Rf5 Fd2 51.Ff3 Fe1 52.Fd5 Fd2 53.Rg6 Fe3 (54.b4! suivrait de toute façon sur n’importe quel autre coup) 54.b4! cxb4 55.c5! Fxc5 56.Rxh6 Rf6 57.Rh7 Fe3 58.Rg8 Fh6 59.Fb3 Re7 (59…Fe3 60.Rf8 Fc5+ 61.Re8) 60.Rh7 Ff4 61.Rg6 Fe3 62.h6 Fd4 63.h7 Fc3 64.Rf5 Fb2 65.Re4 Rd6 66.Fd5 b3 (tôt ou tard forcé pour avoir …Fc3, car sinon les blancs jouent Rd3-c4-b5-xa5 et gagnent avec le pion a) 67.Fxb3 Fh8 68.Fd5 Fg7 69.Rd3 Fh8 70.Rc4 Fg7 71.Rb5 Fc3 72.h8=D Fxh8 73.Rxa5 Ff6 74.Fa2 Rc5 75.Ra6 Rc6 76.a5 avec un gain trivial.

C’est finalement une défaite d’Alireza Firouzja lors de la dernière ronde qui me permettra de me qualifier pour les quarts de finale à ses dépens.

Dans cette phase préliminaire, je pense que je n’ai pas été très bien payé. Certes, je me suis qualifié un peu par miracle à la fin, mais ils clair qu’au vu des parties, j’aurais pu le faire de façon beaucoup plus confortable.

¼ FINALE : MVL-NAKAMURA

Objectivement, ce match s’est avéré vraiment pas clair et très tendu, et aurait pu basculer dans un sens ou dans l’autre. J’ai remporté le premier set un peu à l’arraché avant de m’effondrer dans le deuxième, mais j’ai quand même eu des opportunités dans le tie-break, que j’aurais pu – et que j’aurais dû – convertir.

J’ai ouvert le score dès la première partie, dans une des variantes les plus analysées de la Berlinoise.

Mvl-Nakamura, ¼ Finale aller, 1e partie.

Dans cette exacte position, lors du Tournoi des Candidats en mars, Grischuk avait joué 26…Re7. Après une longue réflexion, Hikaru a opté pour 26…Fe6?, un mauvais coup. Je soupçonne qu’il était mal préparé ou qu’il ne s’est plus souvenu correctement des lignes. En tout cas, j’ai pu calculer la jolie séquence 27.Tf2 Td8 28.h5 Th6 29.Cxf7 Fxf7 30.Fxh6 gxh6 31.e6! Fxh5 32.g4! (déviant le Fou de la case de promotion du pion e) 32…Fxg4 (32…Fg6 33.Tf6) 33.e7 Cd7 (avec le Fou en g4, 33…Tc8? n’est plus possible à cause de 34.Tf8+) 34.exd8=D+ Rxd8 35.Tf7 avec une finale qui a l’air gagnée, mais qui n’est pas si simple du tout en réalité. Après 35…h5 36.Tg7 Cc5 37.Te5 b6, j’étais quasiment sûr que la transition directe par 38.Tg8+?! Rd7 39.Txc5 bxc5 40.Ta8 ne suffirait pas à gagner ; en effet, après 40…c4! 41.c3 (41.Txa5 c3! et le pion c2 devient trop vulnérable) 41…c5 42.Txa5 Rc6 suivi de …Rb6, il y a quand même trois pions noirs sur la colonne c, et le pion a est très bien contrôlé. Du coup, j’ai préféré commencer par 38.Rf2, et je m’attendais à 38…Ca6!, après quoi je ne sais toujours pas si les blancs peuvent gagner. J’ai cherché un peu à l’aveugle après le tournoi, mais pour l’instant je ne vois pas de point d’entrée. En revanche, après son choix malheureux de 38…a5?, j’ai pu cette fois sacrifier en c5 dans de bonnes conditions, car après 39.Txc5! bxc5 40.Tg5 Rc8 41.Txc5 Rb7 42.Txa5 Rb6 43.Tg5, les noirs ont une version de la finale avec un des pions c en moins, rendant la réalisation technique bien plus facile (1-0, 52 cps).

Maxime aux commentaires depuis son salon (www.chess24.com).

Dans la dernière partie de ce premier set, – où une nulle me suffisait – j’ai rapidement pris un avantage décisif avec les noirs. Mais Hikaru a cette qualité quand même assez impressionnante de savoir trouver des contre-chances pratiques dans quasiment toutes les situations. J’ai même failli perdre cette partie, à partir d’une position avec trois pions de plus 🙂 . Heureusement, j’ai plutôt bien défendu quand la situation menaçait de devenir critique, et j’ai trouvé les bons coups quand il le fallait.

Au final, nous avons fini par obtenir la finale suivante :

Nakamura-Mvl, ¼ Finale aller, 4e partie.

Ici, les noirs menacent de pousser leur pion g en force, mais j’ai pu calculer la séquence suivante : 45…e4 46.g5 hxg5 47. hxg5 e3 48. g6 e2 49.Te6 (sur 49.g7, j’avais d’abord vu 49…e1=D 50.gxh8=D De2+ 51.Rg3 Dxa6 avec une nulle probable, mais 49…Tg8! qui gagne est beaucoup plus efficace !) 49…Th5! et la liquidation est maintenant totale après 50.Rf2 Tf5+ 51.Re1 Tf1+ 52.Rd2 Td1+ 53.Rc2 e1=D 54.Txe1 Txe1 55.g7 Tg1 56.g8=D Txg8 57.Fxg8 Cxa2 58.Fxa2 b3+ 59.Fxb3 Nulle.

Au deuxième set, je n’étais pas dedans et ça s’est vu…

Tout s’est donc joué dans le tie-break. A l’aller, je crois qu’on a produit une partie de très grande qualité pour du blitz.

Mvl-Nakamura, ¼ Finale, tie-break aller.

Ici, je pense qu’Hikaru s’est peut-être laissé griser par la position et qu’il a voulu jouer à fond pour le gain. En tout cas, il a certainement raté le coup 36.Df6!, qui pose beaucoup de problèmes. Les blancs menacent 37.Td6 ou 37.Td8, la Td5 est imprenable à cause de 37.Dxh6, et l’échange des Dames mène à une finale misérable à cause du duo de pions f6-g7 qui étouffe le Roi noir. Après le correct et unique 36…Tc1 (empêchant la Td5 de bouger à cause du mat en h1) 37.Tf3, je m’attendais à 37…Dxf6 38.exf6 qui reste compliqué, même si mon instinct me disait que ça devait être égal. En revanche, ni lui ni moi n’avons imaginé que les noirs puissent éviter le mat après 37…Dxd5 38.Dxh6 f5! ; c’est évidemment la machine qui le démontre. Hikaru a finalement gaffé par 37…Th1+? 38.Rxh1 Dxd5 39.Dxh6! Dxf3+ 40.Rg1 f6 41.Dh8+ Rf7 42.e6+! Re7 43.Dxe8+ Rxe8 44.g8=D+ Re7 45.Df7+ Rd6 46.Dd7+ Rc5 47.e7 1-0.

Nakamura-Mvl, ¼ Finale, tie-break retour.

L’ouverture du blitz retour, où une nulle me suffisait, s’est déroulée comme dans un rêve, avec un rapide gain de qualité. Je regrette d’avoir pris cette qualité tout de suite alors que le chantage à la nulle par 23…Ca2! 24.Tc2 Cb4 l’aurait obligé à jouer 25.Tcd2 Fxd2 26.Txd2 Cd5 avec une position plus facilement gagnante. Après 23…Fxc1 24.Txc1 Cd5 25.f3, une solution de liquidation simple existait pourtant, garantissant a minima la nulle en finale… Simplement 25…Txc3! 26.bxc3 Dxb1 27.Txb1 Cxc3 28.Tb2 Cxe2+ 29.Txe2 exf3 et ça aurait été rideau sur le match ! A la place, j’ai joué 25…exf3?! 26.Fxf3 Db5?!, et dans cette position, ce n’est plus si simple en fait ; il y a déjà des contre-chances pour les blancs, basées sur la position de mon roi, sur mes faiblesses sur cases noires, sur son Fou de cases blanches quand même assez fort. Ce n’est pas facile à gérer en blitz et ça s’est vu dans la suite de la partie ! J’ai rapidement été en grosse difficulté alors que normalement, après 22…Cb4, le match doit être terminé (1-0, 54 cps).

Après cette grosse occasion manquée, je n’ai pas pu faire mieux qu’une nulle avec les blancs dans l’Armageddon. signant mon élimination du tournoi.

Le tableau final du tournoi (www.championschesstour.com).

Félicitations à Wesley So pour sa victoire finale, obtenue au tie-break contre Carlsen lui-même.

De mon côté, je suis content d’être qualifié pour le prochain tournoi du Tour, qui débutera juste après Noël. J’essaierai de faire encore mieux en termes de qualité de jeu.

En attendant, je disputerai la demi-finale du Speed Chess Championship contre Carlsen, le vendredi 11 décembre à 18h.

Les parties de Maxime :

QUEEN’S GAMBIT

La série produite par Netflix fait fureur et tout le monde en parle. Pour ma part, j’ai été dans l’ensemble agréablement surpris par la façon de dépeindre le monde des échecs, ainsi que par les scènes de parties elles-mêmes. En plus, la série est emplie de superbes images, avec une belle bande-son. Sur tous ces aspects, je n’ai presque rien à redire, d’autant que le jeu de l’actrice principale, Anya Taylor-Joy, est excellent. Mais le défaut de Queen’s Gambit, à mon sens, c’est le scénario lui-même, qui m’a paru trop léger, comme un peu bâclé. Cette réserve m’a empêché de rentrer véritablement dans l’histoire et d’apprécier pleinement la série.
J’ai eu l’occasion de donner mon avis au quotidien Libération, sur la série elle-même et sur la situation dans le monde des échecs en général. C’est à lire ici : https://www.liberation.fr/sports/2020/12/04/echecs-the-queen-s-gambit-est-le-plus-gros-coup-mediatique-depuis-deep-blue-contre-kasparov_1807526 (article payant).