En ligne, c’est bien aussi !

Avec l’installation de la pandémie dans la durée, le monde des échecs a basculé en ligne. Les tournois foisonnent et l’activité est de plus en plus intense, pour les joueurs de haut niveau comme pour tous les amateurs à travers le monde.
Ces dernières semaines, j’ai eu l’occasion de disputer deux compétitions en ligne d’affilée, le Magnus Carlsen Invitational et la Nations Cup.

CARLSEN INVITATIONAL

A l’initiative du champion du monde et de sa plateforme www.chess24.com, huit joueurs se sont retrouvés pour une phase de poule qualifiant les 4 premiers pour les matches à élimination directe.

Je pense que le système peut être un peu amélioré dans le sens où, par exemple à la dernière ronde, il y avait beaucoup de matches avec absolument zéro enjeu. C’est le seul bémol, avec le fait que le tournoi s’étalait sur un peu trop de jours (16).

Les prochains tournois viennent d’être annoncés, dans le cadre d’un grand « Carlsen Chess Tour » en ligne, qui prend le relais du Grand Chess Tour 2020 avorté. La formule sera améliorée, avec notamment une phase de poules bien plus courte.

Concernant la cadence de jeu, elle me semble plutôt adaptée, même si pour moi, 15’+10’’, ça reste assez long 🙂 .

Quatre parties de suite, c’est assez dur, mine de rien, mais c’est tout de même un effort qui est gérable pour les joueurs. De plus, le résultat sur quatre parties est évidemment plus significatif quand il s’agit de déterminer qui était le meilleur joueur de la journée. Donc, là-dessus, je n’ai rien à redire.

Et puis, je suis sûr que le spectacle est plutôt agréable aussi pour le public, qui a pu suivre deux parties en même temps.

D’ailleurs, je peux comprendre cette idée de retransmettre deux matches à la fois, et pas quatre, même si ça rallonge le tournoi. Quatre à la fois, ce serait toujours plus compliqué à gérer au niveau technique, surtout s’il y a des Armageddon, auquel cas ça pourrait vite devenir très problématique.

Dans l’ensemble, c’est plutôt sympa de voir apparaître cette offre de jeu en ligne ; c’est une nouvelle expérience. Certes, il n’est pas si facile de se régler, mais ça a été un peu le cas pour (presque 🙂 ) tous les joueurs. Pour moi, il n’est pas simple de rester bien concentré, car le contact physique avec les pièces manque un peu. Et puis il y a aussi le fait que l’on est trop habitués à jouer sur Internet en une ou trois minutes. Du coup, 15+10, ça peut paraître une éternité ! J’ai essayé de gérer tous ces paramètres du mieux que je pouvais…

Pour moi, il y avait aussi l’appréhension de « nouvelles ouvertures », 1.d4 avec les blancs, la Slave et la Caro-Kann avec les noirs, qui me demandait pas mal d’énergie. Ca a occasionné quelques fautes à certains moments, par manque d’expérience de ces positions.

Le tournant de mon tournoi s’est produit dès le deuxième match, contre Nepo, où j’ai perdu l’imperdable, ça c’est clair 🙂 (2-2, défaite à l’Armageddon). Ensuite, il y a eu l’enchaînement très compliqué Ding (2-2, défaite à l’Armageddon) puis Carlsen, qui a été plus fort que moi sur ce match (1.5-2.5).

C’est vrai aussi que si on rajoute le troisième Armageddon perdu contre Nakamura, ces trois défaites pèsent lourd ; au final, c’est une dernière place au lieu d’un classement en milieu de tableau… Mais l’Armageddon, c’est un format assez spécial pour lequel je n’ai jamais fait d’entraînement spécifique. Du coup, je n’ai pas forcément le bon calibrage dans le rythme, entre précipitation et perte de temps. Et puis, mon style en blitz n’est pas non plus très adapté à l’Armageddon ; avec les Noirs, je n’ai pas l’habitude de jouer pour la nulle avec une minute en moins, et avec les Blancs, j’essaye vraiment de mettre la pression au temps, même si parfois, je dois passer par des positions un peu limite.

Certes, l’Armageddon n’arrive pas si souvent, mais c’est vrai que c’est un peu inquiétant d’avoir une lacune comme celle-là 🙂 . Pourtant, je ne ne pense pas que ce soit un écroulement mental ou quelque chose de la sorte, mais bon, je me trompe peut être… Il est dur d’avoir les réponses sur un exercice auquel je ne suis pas habitué. Mais c’est peut être ça la réponse ; je ne suis pas habitué !

Jetons maintenant un œil à quelques-unes de mes prestations dans ce tournoi :

MVL-NEPOMNIACHTCHI (partie 4)

Après une très mauvaise partie avec les blancs alors qu’une nulle me suffisait, j’ai réussi tant bien que mal à sauver les meubles et à atteindre la position suivante :

La position est loin d’être simple à défendre, même si elle est objectivement nulle. Malheureusement pour moi, il aurait fallu que j’évite 68.Cd3? f4! (mais pas 68…h3? 69.Ce5+! Rh4 70.Cf3+ et nulle) 69.Ce5+ Rf5 70.Cd3 Fe4, brisant la coordination défensive de mon Cavalier et de mon Roi (0-1, 75 coups).

A la place, je pouvais jouer 68.Cd7!, et la menace de fourchette en f6 empêche les noirs de pousser …f4 comme dans la partie. Et après 68…Rf4 69.Cc5! (seul coup) 69…h3 (69…Fc4 70.Cd7 h3 71.Cc5! et les noirs ne progressent pas non plus) 70.Cd3+ Re4 71.Ce1 ou 70…Rg4 71.Ce5+!, le duo Roi-Cavalier est coordonné pour le blocus ! Autant dire que ce genre de subtilités est impossible à comprendre quand on joue sur l’incrément 🙂 .

Dans les deux matches suivants, j’ai connu les affres du « mouse slip » : ce sont les dangers bien connus du jeu en ligne !

DING-MVL (Armageddon)

Ici, je m’attendais tellement à 4.e3, comme dans la première partie de notre match, que j’ai fait mécaniquement le premove 4…Ff5?!. Mais sur 4.Cc3, …Ff5?! est considéré comme inférieur à cause de 5.cxd5 Cxd5 (5…cxd5 6.Db3 perd quasiment un pion) 6.Db3. Je n’ai jamais pu m’en remettre, et j’ai perdu cette partie sans vraiment lutter (1-0, 16 coups).

Deuxième accident de souris…

MVL-CARLSEN (partie 2)

Ici, ma première intention était de jouer 16.0-0-0, et j’ai donc cliqué sur le Roi en e1. Puis j’ai vu la variante 16…c5 17.Fg5 Te8 18.Cd5 Cxd5, et 19.exd5 est impossible à cause du Fe2 en prise. Du coup, j’ai décidé de jouer 16.Td1 pour rendre possible cette variante… Mais sans décliquer le Roi e1 🙂 ; alors, ma Tour est bien passée en d1, mais j’ai vu à ma grande surprise mon Roi migrer vers c1 contre mon gré ! (nulle, 61 coups).

CARLSEN-MVL (partie 3)

Ici, j’ai rapidement joué 19…Dd7?, qui est une grosse faute basée sur un oubli tactique. Après 20.Dc2 Ca7, je croyais qu’il voulait 21.De4, mais j’avais complètement zappé la possibilité 21.Dxc8+! Cxc8 (21…Dxc8 22.Txc8+ Cxc8 n’offre pas non plus d’espoir) 22.Fc6, et je n’ai pas assez de jeu pour la qualité (1-0, 32 coups).

J’aurais donc dû jouer le seul coup 19…Db6, même si les blancs restaient quand même mieux après 20.exd4! (mais plus 20.Dc2 0-0! car la pièce n’est pas prenable : 21.Fxc6? dxe3 22.Fe1 Tc7! suivi de 23…Tfc8).

CARUANA-MVL (partie 3)

Une finale de Dames instructive, avec les pions sur la même aile, que l’on a souvent tendance à cataloguer comme nulle sans regarder les nuances de la position. Ici, si on reculait le pion f5 en f7, ce serait en effet une nulle facile. Telle quelle, je ne sais pas si la position est objectivement gagnante ou nulle, mais intuitivement, j’aurais plutôt tendance à dire que c’est gagnant.

En effet, avec le pion en f5, le Roi noir reste faible. C’est très dur d’éviter les échanges de Dames. Et quand les blancs joueront g4, on ne pourra guère éviter de prendre deux fois, après quoi le pion e des blancs sera passé.

Mais en pratique dans ce genre de finales, il est presque impossible de jouer sans fautes, surtout en cadence rapide. Et encore une fois, c’est toujours plus dur à défendre car les blancs peuvent tourner la position dans tous les sens – ce que Fabiano n’a pas hésité à faire ! –

Nous avions déjà joué près de 45 coups dans cette finale de Dames, et j’ai finalement perdu après le naturel 88…Rg7? 89.Dc7+! Rh6 90.e7 Dd4+ 91.Re2 De4+ 92.Rd2 Dd4+ 93.Rc2, pour la simple raison qu’il n’y a pas de perpétuel, le Roi blanc se faufilant à travers toute l’aile-Dame. (1-0, 103 coups).

Pour annuler, il aurait fallu que je trouve 88…g5! 89.Df8+ (89.e7+ Rg7 90.fxg5 est une version qui laisse le perpétuel aux noirs d’après les tablebases…) 89…Rh7 90.e7 Dd4+ et perpétuel ; placez la Dame blanche en c7 dans cette position – comme dans la suite de la partie – et il n’y aurait plus de perpétuel !

Les échecs sont un jeu compliqué 🙂 .

Les parties de Maxime:

NATIONS CUP

Quelques jours plus tard, je tenais le 1er échiquier de la Team Europe dans cette compétition qui réunissait 6 équipes et qui a vu la victoire finale des favoris chinois.

Pour moi, il y a eu du mieux dans cette Nations Cup, mais aussi du moins bien. Certes, le résultat final est plutôt satisfaisant (+1, =9). Mais il y a eu beaucoup d’occasions manquées, contre Radjabov par exemple :

RADJABOV-MVL (ronde 5)

La position noire est gagnante, mais il y a énormément de calculs à effectuer, et trois vrais coups-candidats, 27…Tgd8, 27…Fxe5 et 27…Txf7. Je crois qu’en fait, c’était 27…Fxe5 le plus simple en pratique : j’ai calculé 28.Fxg8 Cxh7 29.Fxe6 Cf6 30.Fxd7+ Rc7 31.Txf6 Fxf6 et je me suis dit que ce n’était pas le plus clair – avec toujours le problème du Fou en b7 – et que 27…Tgd8 était certainement plus propre. A ce stade, j’avais déjà recalé la troisième possibilité 27…Txf7, à cause de 28.Tfxf7 Fxe5 29.Txb7 ; j’aurais pourtant dû pousser plus loin, parce qu’après 29…Cxh7! 30.Dxg8+ (30.Txb6 Txg4) 30…Rxb7 31.Dxh7+ Fc7 ou même 31…Ra6, les blancs ne vont pas survivre.

Bref, j’ai rejeté la suite simple, puis la suite efficace, et j’ai finalement fait le moins bon choix, 27…Tgd8 🙂 . Après cette faute, la partie est devenue extrêmement confuse et s’est soldée par un échec perpétuel (nulle, 36 coups).

Deuxième occasion ratée contre Nakamura :

NAKAMURA-MVL (ronde 9)

C’est aussi une partie faible dans l’ensemble, qui a surtout été remarquée pour le gain facile que je rate, 32…h3!. Oui, c’est facile, mais cet aveuglement s’explique aussi par le fait que depuis huit coups, je calcule les conséquences de …hxg3 à chaque coup ; dès lors, la prise en g3 est comme « ancrée » en moi, et m’empêche d’une certaine façon d’envisager …h3 (nulle, 36 coups).

Voici ma seule victoire du tournoi, après une bonne ouverture et un bon milieu de jeu :

NEPOMNIACHTCHI-MVL (ronde 6)

Seule la réalisation de l’avantage n’a pas été fluide, mais il y a quand même une explication. En pratique, la conversion de ce type de position gagnante est plus difficile que la défense. A cause du réseau de mat avec le Roi noir qui est en b8, il est très facile de se planter.

Ensuite, quand la position devient objectivement nulle, là c’est le contraire !

La position est très facile à jouer pour moi. Je peux faire des erreurs, mais lui doit faire gaffe à chaque fourchette, à chaque échec, à chaque pion et c’est un cauchemar à défendre… (0-1, 111 coups).

C’est donc surtout pour des raisons d’ordre pratique que des erreurs ont été commises par les deux camps.

On notera aussi au passage une partie bien grotesque de la part des deux joueurs…

DING-MVL (ronde 7)

Ici, j’ai dépensé plus de six minutes sur 14…De7?.

14…Ce4, c’était le coup normal, c’est ce que je voulais jouer à l’origine, mais je n’avais pas trop envie de défendre la finale avec un pion de moins après 15.Cxe4 dxe4 (15…Fxb2 16.Dxb2 dxe4 17.Fe2 me plaisait encore moins) 16.Dxd8 Tfxd8 17.Fxe5 exf3 18.gxf3. Du coup, j’ai préféré 14…De7 mais j’ai complètement oublié qu’après 15.Cxd5 Cxd5, les blancs ne jouaient pas 16.Fxd5? Tfd8 17.Tad1 Fe4, mais plutôt 16.Fxe5! avec un vrai pion de plus.

Ensuite, Ding n’a pas été précis et m’a laissé trop de jeu, jusqu’à ce que j’aie un perpétuel forcé par 31…Cf3+! 32.gxf3 De2+ 33.Rg3 De1+ 34.Rg4 Dg1+ 35.Rf4 Dh2+ 36.Re4 Dc2+ puisque si 37.Rd5?? Dc6 mat !

Mais j’ai joué 31…De1?! instantanément parce que c’était le coup que j’avais prévu… Après 32.Dd5+ Rh7 33.Fd4, j’ai réussi à ne pas jouer l’évident 33…b6 – qui conservait à peu près l’équilibre dynamique – pour préférer le stupide 33…h5?, qui donne la partie après 34.Fxa7 h4 35.Fb8!. Heureusement, Ding était dans la même forme que moi ce jour-là, et il m’a finalement laissé le demi-point ! (nulle, 42 coups).

Mais il y a une partie où la chance n’a pas été de mon côté…

MVL-ANAND (ronde 8)

En fait, ici le coup normal était 38.g5! fxg5 39.fxg5 et les noirs continuent à souffrir. A la place, j’ai joué 38.Ch6, qui est objectivement moins bon, mais avec l’idée originale d’enfermer la tour noire en h6 🙂 . D’ailleurs, Vishy a craint lui aussi cette variante puisqu’il n’a pas joué 38…Tg6 39.f5!? Txh6 40.h5. Pendant la partie, nous avons tous deux estimé que cette drôle de position était favorable aux blancs, tandis que la machine semble préférer les noirs. La réalité est sans doute que cette finale est nulle !

Même si la Tour est inutile en h6, les blancs ne pourront pas valoriser leur qualité de plus sur les colonnes a-e si les noirs jouent activement 40…c5, au lieu d’attendre que les blancs n’ouvrent eux-mêmes par d5! dans des circonstances favorables ; par exemple 40…c5 41.dxc5 Fxc5 42.Rc4 Rc6 43.Te8 b5+ 44.Rd3 Fd6 et à cause notamment de la faiblesse de b2, ce sont les blancs qui doivent faire attention, lorsque le Fou noir arrivera en e5, à ne pas jouer Rc2 et permettre le passage Rc6-d5-e4-f4-xg4 qui libérerait la Tour de sa prison !

Dans la partie, Vishy a donc évité tout ça par 38…Tg7, sur quoi j’ai joué 39.g5, qui mène à une nulle après la défense très précise 39…fxg5 40.fxg5 f6!.

Dommage, c’est le coup du « too much brillancy » avec 38.Ch6 🙂 .

De manière générale dans les deux tournois je n’ai pas posé assez de problèmes avec les Blancs, même si j’ai plusieurs fois eu de bonnes positions, gâchées en 2-3 coups. C’est aussi ça, l’effet 1.d4 !

Un dernier mot sur les cadences du jeu en ligne ; 15 + 10, comme pour le Magnus Invitational, c’est la bonne cadence, même si l’idéal selon moi serait 15 +5 🙂 .

En revanche, la cadence 25 +10 utilisée à la Nations Cup ne va pas. Je pense que c’est beaucoup trop long pour des parties en ligne.

Même sur l’échiquier, c’est déjà une cadence qui est bâtarde, soit trop longue, soit trop courte. C’est à dire que c’est trop court pour que tu puisses avoir des idées vraiment profondes, mais c’est trop long pour que tu puisses poser des problèmes et tendre des pièges comme tu peux le faire en cadence vraiment rapide.

Les parties de Maxime :

Antonio Radic est un joueur d’échecs croate. Amateur éloigné de la compétition depuis ses jeunes années, il a la particularité d’être le Youtubeur le plus suivi du monde échiquéen ! Avec plus de 630.000 abonnés, Agadmator (c’est son nom de scène 🙂 ) entraîne une communauté deux fois plus importante que celle de Magnus Carlsen par exemple. Prolifique auteur de vidéos pédagogiques, Agadmator vient de décider de lancer des podcasts réguliers avec des personnalités du monde des échecs. Son premier invité était MVL, avec lequel il s’est entretenu pendant plus de deux heures ! C’est à revoir ici : https://www.youtube.com/watch?v=mZ_EWAwZYmw
Enfin, la séance s’est terminée par un blitz, commenté par l’intéressé :
https://www.youtube.com/watch?v=88N3UNeNoWM